Big Orwell

Big Orwell

L'édito par Pierre Assouline. Quoi de neuf ? 1984. S'il est un classique d'une brûlante actualité, c'est bien le roman de George Orwell (1903-1950). Il est pourtant paru pour la première fois en français en 1950 chez Gallimard dans la traduction d'Amélie Audiberti. Depuis, il n'a cessé d'être lu, analysé, disséqué, comparé, commenté, imité. Nombreuses sont les oeuvres littéraires, philosophiques, poétiques, cinématographiques, télévisuelles, théâtrales qui lui doivent quelque chose. Parfois, l'essentiel. Le cas actuellement de 2084, le roman de Boualem Sansal, qui détient probablement pour cette rentrée le record de sélection sur les listes des prix.

Aux trois grands empires Océania, Eurasia, Estasia, auxquels correspondent l'Amérique, l'Europe et la Chine, dont Orwell prédisaient qu'ils s'affronteraient pour la domination du monde, l'écrivain algérien ajoute un quatrième : le totalitarisme islamiste. George Orwell n'y avait pas pensé ; Eugène Zamiatine non plus, dont le roman Nous autres (1920), description d'une dystopie totalitaire, l'avait inspiré. Des paranos prisonniers du siècle des ténèbres, Orwell et Zamiatine ? Vraiment pas. Ce qu'ils dénonçaient est toujours là, sous nos yeux, mais sous d'autres formes. En épigraphe et en conclusion d'Il était une ville, roman qu'il vient de publier sur Detroit, ville devenue fantôme à la suite de la crise de 2008, Thomas B. Reverdy a placé cette phrase : « Certes, ce Taylor était le plus génial des anciens. Il est vrai, malgré tout, qu'il n'a pas su penser son idée jusqu'au bout et étendre son système à toute la vie. » C'est extrait de Nous autres.

Il n'y a pas que les livres. Un Comité Orwell, créé il y a quelques mois à peine à Paris par des journalistes dont Natacha Polony, entend défendre la liberté d'expression, le pluralisme des idées et « notre héritage social et politique fondé sur la souveraineté populaire ».

George Orwell, penseur antitotalitaire et socialiste qui demeura un homme de gauche, aimait à se présenter comme un anarchiste conservateur. Son ami Cyril Connolly se moquait volontiers de son souci social : « Il ne pouvait pas se moucher sans s'interroger sur les conditions de travail dans l'industrie des mouchoirs. » Depuis un demi-siècle, 1984 a été l'objet de bien des détournements ; et la fortune rencontrée par l'adjectif « orwellien », au moins égale à celle de « kafkaïen », en tout cas sur Twitter, annonce d'autres instrumentalisations en perspective. Et il n'y a pas que « Big Brother », devenu le lieu commun allégorique du chef. Il n'est que de voir les querelles autour de la traduction de son concept de common decency : « simple décence », « décence élémentaire », « décence ordinaire », « morale commune », « honnêteté élémentaire », « décence commune », et même « élan spontané vers la solidarité », etc.

Société de surveillance généralisée, fin de la vie privée, négation de l'Histoire, réécriture du passé, novlangue par laquelle la chos e disparaît car elle n'est plus pensable dès lors que le mot est éradiqué... Ses anticipations sont terrifiantes de vérité et de justesse. À l'origine, dans l'esprit de son auteur, 1984 devait s'intituler « Le Dernier Homme en Europe ». Ce qui était jugé assez pessimiste. Son éditeur refusa également « 1948 », qui risquait de déprimer ses lecteurs tout autant. Aussi inversa-t-il les chiffres et donna-t-il un caractère futuriste à son histoire afin de moins heurter son public. Et c'est ainsi qu'Orwell est grand.

Il faut lire et relire 1984. Dans la deuxième partie, au cinquième chapitre, il est écrit : « On avait enlevé à la Section de Julia, dans le Commissariat aux Romans, la production des romans. Ce Département sortait maintenant, à une cadence précipitée, une série d'atroces pamphlets. » Là aussi on y est, presque.

Photo : George Orwell ©DR

à lire

1984, GEORGE ORWELL, traduit de l'anglais par Amélie Audiberti, éd. Folio, 438 p., 8,50 euros.