De quoi Michaux est-il le non ?

De quoi Michaux est-il le non ?

L'édito par Pierre Assouline. Non ! Il en est qui ont besoin d'une vie pour apprendre à dire non. Toute une vie ou presque, mais, s'ils y parvenaient avant, ce ne serait pas plus mal. Un simple « non », mais difficile à prononcer si l'on en juge par sa rareté, sa difficulté, sa violence. Il n'est pas de plus éclatant gage de la liberté conquise que cette faculté de refus. Inimaginable, la charge explosive que contiennent les trois lettres formant ce «non», qui semble inclure son propre point d'exclamation.

Henri Michaux fait partie de cette poignée d'écrivains dont l'éditeur Gaston Gallimard disait qu'ils étaient le plus grand obstacle à la diffusion de leur oeuvre. Nul n'a mieux veillé que l'auteur d'Ecuador, d'Un barbare en Asie et de Poteaux d'angle à son effacement de la scène littéraire. Les cyniques diront, air connu, que la stratégie de la disparition a son efficacité dont témoignerait la sourde notoriété de Maurice Blanchot, l'homme invisible de la littérature.

Michaux détestait se pencher sur son « haïssable passé », reflet d'une écriture et d'une pensée qui l'horrifiaient. Il confiait volontiers ses archives aux flammes de la cheminée. Tout ce qui était susceptible de l'enfermer, sinon de l'enchaîner, le faisait fuir. Ses livres constituaient sa vie intérieure, en regard de laquelle l'aspect extérieur n'avait selon lui aucun intérêt. Or les sollicitations de la société littéraire avaient pour effet de faire apparaître tout ce qu'il atomisait dans sa mémoire.

Bien qu'il ait été photographié par les plus grands (Cartier-Bresson, Freund, Brassaï, Cahun), l'exercice le rebutait, car son visage à lame de couteau lui faisait horreur. Aux raseurs qui demandaient, encore et encore, à lui tirer le portrait, il se retenait d'envoyer une radioscopie de ses poumons et un agrandissement de son nombril. C'est à peine s'il a concédé, « à titre extraordinairement exceptionnel », à Gallimard pour le numéro de la collection la « Bibliothèque idéale » à lui consacré, de publier en couverture son oeil en frontispice et une photo de son ombre... Quant aux directeurs de revues et magazines, « toujours pressés, affamés, asticoteurs », ils étaient également rembarrés.

Alors non, cent fois, mille fois non, aux conférences, interviews, émissions, anthologies, prix littéraires, manifestations commémoratives, colloques, présentations, chansons, académies, jurys, représentations, éditions de poche, adaptations théâtrales et télévisées, hommages divers, numéros spéciaux. Même ses livres, il veillait à ce qu'ils ne dépassent un certain tirage, assez bas ; car, au-delà de 2 000 exemplaires, on verserait dans la vulgarisation, un mot qui commence mal, et le malentendu serait carrément obscène. « Dans la crise du papier, ce ne sera pas moi qui mordrai dans le stock... »

La perspective de finir « gavé de [son] propre nom » le dégoûtait. Il n'avait de cesse d'éloigner le spectre de la « vedettomanie ». Michaux ou l'anti-d'Ormesson (lire l'entretien p. 26-30, où celui-ci cite d'ailleurs le poète). Son autobiographie tenait en deux phrases : « Ma vie : traîner son landau sous l'eau. Les nés fatigués comprendront. » Bien vu de la part de celui qui disait travailler par inaction.

Et puis quoi : quelle extravagance que de vouloir faire parler Plume alors que le texte est déjà parlé ! Donc c'est non, ensemble de lettres recueillies par Jean-Luc Outers, adressées à des amis, à des éditeurs et à d'autres correspondants, décline toutes les formes du refus absolu auquel Henri Michaux se tint durant toute une vie au risque d'une réputation d'intransigeance. De quoi est-elle le non ? On parlera d'élitisme. C'est pourtant bien d'autre chose qu'il s'agit : conserver leur nature à ses écrits. Une attitude si intraitable exprime rien moins qu'une vision du monde, un art de vivre, une sensibilité poétique, une fidélité à soi. Grâce à Micheline Phankim, son amie et ayant droit, l'oeuvre d'Henri Michaux est désormais largement accessible, son fantôme dût-il en souffrir, sans que ses poèmes en soient faussés. On chercherait en vain dans ce recueil le mot qui clôt superbement l'Ulysse de James Joyce, à l'issue du monologue de Molly courant sur trente-huit pages, l'un des plus éclatants excipits de la littérature, « oui et son coeur battait comme fou et oui j'ai dit oui je veux bien Oui ».

à lire

Donc c'est non, HENRI MICHAUX, lettres réunies et annotées par Jean-Luc Outers, éd. Gallimard, 198 p., 19,50 euros.