Prière de ne pas appeler Le Corbusier par son prénom

Prière de ne pas appeler Le Corbusier par son prénom

L'édito de Pierre Assouline. Louons maintenant les Anglais de se poser parfois des questions que nul autre n'oserait se poser. Celle-ci par exemple dont seuls les plus méticuleux historiens de la littérature prendront un jour la juste mesure : «Un biographe peut-il appeler son héros par son prénom?» Vertigineux. Il y a là un abîme de réflexion. Tant et si bien que le quotidien The Guardian s'en est récemment ému en lui consacrant une enquête.

Il est vrai qu'il y avait péril en la demeure : Robert Crawford n'ose-t-il pas donner du «Tom» à son héros dans sa nouvelle biographie de T. S. Eliot ? Il s'agit certes de l'écrivain dans ses années de formation, mais tout de même. Ce fut l'occasion de s'interroger sur la familiarité, l'affection, voire l'intimité qu'entretiennent certains biographes avec leur personnage. Ainsi a-t-on découvert que la Austen se faisait traiter de Jane, Strachey de Lytton, et que Kipling se faisait «rudyarder». Bref, cela ne va pas de soi.

En faire trop ou trop peu, telle est la question, étant entendu que ce sera pris soit pour un abus de proximité soit pour un excès de distance. En France, on a tout lu. Le biographe de Fernand Braudel lui donnait même du «F. B.» du début à la fin. Les initiales, c'est peut-être le pire de la désincarnation. Et pourtant, ça se fait. Comment peut-on s'attacher à un homme désigné par un sigle ? On ne fait pas plus froid. Cela dit, « Fernand » eût été trop amical. Unprofessional, eût-on dit outre-Manche, et l'avis serait tombé comme un couperet. N'empêche, on n'imagine pas une vie de Le Clézio dans laquelle son chroniqueur lui donnerait du J.M.G.L.C. cinq fois par page durant cinq cents pages.

La règle souffre des exceptions. Pour prendre des exemples au hasard, Gallimard, on peut de temps en temps l'appeler Gaston, car c'est ainsi que tout le monde l'évoquait dans le milieu littéraire ; et Henri Cartier-Bresson ne détestait pas qu'on l'appelât Cartier, lui qui signait ses mots en vieux surréaliste «En-rit Ca-Bré» ; nous donnons tous spontanément du Winston à Churchill car tout en lui sollicite cette privauté, mais celui qui donnera du Charles à de Gaulle n'est pas né ; Rousseau demeure incontestablement Jean-Jacques ; quant à notre Hugo national, on ne se sent pas de lui donner du Victor, allez savoir pourquoi.

Et les biographes de cette saison ? Pour Michel Winock, c'est «François Mitterrand» ou «Mitterrand» de bout en bout. Élisabeth Roudinesco, pour qui il n'y a que «Freud», ne s'autorise du «Sigmund» que dans l'évocation de ses jeunes années. Quant à Stephen Greenblatt, il peut d'autant mieux se cantonner à «Shakespeare» qu'il a évacué le problème dans le titre qui claque en couverture : Will le magnifique! Le cas de François Chaslin vaut qu'on s'y attarde car sa biographie de Le Corbusier est l'un des livres les plus originaux et des plus passionnants qu'il nous ait été donné de lire ces derniers temps. Il faut toujours se méfier d'un biographe qui annonce en incipit : «Ceci n'est pas une biographie.» Généralement, c'est bon signe. Le ton est donné dès le titre : Un Corbusier. Dès l'avertissement placé en liminaire, l'auteur affronte «le» problème : «J'ai parlé de Le Corbusier lorsqu'il s'agissait du personnage historique et du Corbusier dans les cas de plus grande familiarité.» Ce qui n'empêche pas les variantes qui donnent du piquant à son portrait : Corbu, maître Corbu, le Corbu, ou encore son totem: le Corbeau.

Le bonhomme Corbu, tout d'ordre, de continuité, d'exactitude, de rigueur mais aussi d'agressivité, d'égoïsme, d'aridité morale, eût apprécié. Rien ne l'exaspérait comme d'être appelé Charles Le Corbusier, d'autant que pour l'état civil il était Charles Édouard Jeanneret. Il fut «Doudou» pour sa famille, et «le Fada» pour les Marseillais. L'enquête de François Chaslin, d'une richesse documentaire et d'une liberté de ton réjouissantes, représente un au-delà de la biographie. C'est un livre d'écrivain. D'ailleurs, Un Corbusier est publié dans la collection «Fiction & Cie». Normal pour un artiste de génie qui a fini par avoir une place à son nom en plein Paris mais dans un non-lieu introuvable.

à lire

Un Corbusier, FRANÇOIS CHASLIN, éd. du Seuil, « Fiction %26amp; Cie », 510 p., 24 euros.