Éric Chevillard, des avis azerty

Éric Chevillard, des avis azerty

Éric Chevillard, toujours aussi prolifique, inspire en sus un quatuor de critiques universitaires.

Forcément, insister depuis plus d'un quart de siècle à démontrer par la construction inlassable d'une oeuvre formidable que l'on est un des écrivains français les plus passionnants, les plus originaux, on finit par s'exposer à la critique. Ici « formidable » doit être lu au sens premier, « que l'on doit craindre » comme on craint le tonnerre et la colère de Dieu, et « écrivain original » comme un pléonasme.

Voilà donc notre Éric Chevillard honoré par les plumes d'un carré d'as de la critique uni versitaire, Bruno Blanckeman, Tiphaine Samoyault, Dominique Viart et Pierre Bayard, sous la jaquette étoilée de son éditeur originel, Minuit, et le titre bienveillant de Pour Éric Chevillard. L'ouvrage, dirigé par Pierre Bayard, porte sur son dos cette invite : « Peut-être est-il temps pour les critiques de s'intéresser à ce cas singulier de folie littéraire... » Hâtons-nous pour rattraper ces décennies d'atermoiement, avec la conscience avertie et paradoxale que les lièvres battent rarement les tortues à la course mais que les ouvriers de la onzième heure finissent tous au paradis. Notre tortue s'est élancée le 13 octobre 1987, et son dossard est illisible, pauvre soupe renversée : il s'agissait alors de saluer la sortie du premier roman d'Éric Chevillard, Mourir m'enrhume, avec déjà plus d'un mois de retard sur sa mise en place en librairie, quand un critique averti aurait pu fourbir ses arguments presque trois ans plus tôt, genèse déclarée page 83 d'Azerty : « J'ai trouvé ma manière le 15 février 1985, impasse Leroy à Nantes, dans la chambre que j'occupais chez une octogénaire charmante, Mme Bordier. C'était la nuit. Le texte s'intitulait Étude de babouche pour la mort de Sardanapale. Plus tard, j'ai attribué ce titre à Thomas Pilaster, personnage de l'un de mes romans. »

Arrêtons là cette mauvaise foi de mauvais joueur : à côté de la critique universitaire scientifique, le journalisme littéraire ne vaut pas un pet de lièvre. Prenez le texte de Bruno Blanckeman, « L'herméneutique du fou » (l'herméneutique est un mot compliqué pour désigner une chose assez simple et facultative : l'interprétation des textes. Et pourquoi les mots « fou » et « folie littéraire » fleurissent-ils si vite à l'ombre de Chevillard quand chaque phrase de cet écrivain s'adresse à l'intelligence de son lecteur ?), Blanckeman est un malin, là où nous avions trouvé du plaisir, de l'humour et du désespoir, il apporte le doute du savant, page 30, par exemple : « Ce qu'on appelle le réel tient par une seule dynamique nominaliste et les effets positivistes de configuration qui en résultent, substituant au désordre turbulent des phénomènes un ordre illusoire de faits et de choses. » Non, ça, on n'avait pas vu. La thèse de Blanckeman, explicite page 35, est que Chevillard relance « le métier à tisser le texte » de là où Beckett l'avait conduit jusqu'au dénuement le plus extrême.

Tiphaine Samoyault a intitulé son texte « Rendre bête », jouant sur l'ambiguïté de l'expression : se croire imbécile ou se confronter à sa propre animalité. Ambiguïté levée dès la première phrase : « Il y a certains écrivains, quand on les lit, on se sent bête. » Et probablement pire lorsqu'on ne les lit pas. Mais Tiphaine Samoyault a lu : pour parler de Chevillard, elle parvient en vingt pages à nommer Nabokov (douze fois, plus une sous son nom de Sirine), Pouchkine, Lautréamont, Mallarmé, Huart, Benjamin, Baudelaire, Diogène, Buffon, Linné, Michaux, Balzac (qui évoque « Leeuwenhoëk, Swammerdam, Spallanzani, Réaumur, Charles Bonnet, Haller et autres patients zoographes »), Roubaud, Carroll, Colette, Coetzee, Michaux, Deleuze, Beckett, Kafka, John Berger, Bailly et don Quichotte, ce qui en dit long et bien sur Éric Chevillard.

Dominique Viart commence ainsi : « L'oeuvre d'Éric Chevillard réjouit le lecteur, mais désespère le critique. » Autant dire qu'il commence bien, il n'est guère d'oeuvre plus réjouissante que celle de Chevillard, et tant mieux si c'est le lecteur qu'elle réjouit : elle n'est écrite que pour être lue. Autant dire qu'il finira mal, critique et désespéré. Viart apporte deux éléments efficaces pour mieux se réjouir : 1) Les bonnes lunettes pour déchiffrer Chevillard sont celles de Roland Barthes (qui pourtant ne figure pas dans la liste précédente), et son regard de bathmologue : « Nous pouvons même devenir des maniaques du second degré (bathmos, en grec, est un degré, une marche d'escalier) : rejeter la dénotation, la spontanéité, le babil, la platitude, la répétition innocente, ne tolérer que des langages qui témoignent, même légèrement, d'un pouvoir de déboîtement : la parodie, l'amphibologie, la citation subreptice ». 2) La parenté jubilatoire entre Éric Chevillard et Girolamo Cardano, l'inventeur du cardan et de nombres imaginaires (« Sachant que tout carré est positif par définition, quelle serait la racine carrée d'un nombre négatif ?). Jérôme Cardan est mort à Rome en 1576. Il passait pour fou. Il n'a pas copié sur Chevillard.

Pierre Bayard ramasse le toutim dans cet ultime paragraphe : « On voit comment une extension chevillardesque de la littérature comparée, fondée sur la promotion de la comparaison éloignante, pourrait ouvrir de nouveaux champs de recherche et ne manquerait pas de révolutionner cette discipline. La confrontation avec d'autres disciplines artistiques ou sportives, mais aussi avec les animaux, les plantes ou les objets permet d'imaginer un nombre incalculable de nouvelles thèses et de nouveaux chantiers, confrontant les tragiques grecs aux Who, Proust à Gambetta ou les personnages de Nabokov à des papillons. L'université, en vérité, serait bien inspirée de lire et d'enseigner Éric Chevillard. » Voilà qui est fait.

Il faut maintenant oublier tout ce qui précède et lire Éric Chevillard dans le texte. On sait depuis toujours qu'il est lui-même le plus pertinent exégète de son oeuvre, et deux nouveaux livres paraissent. Deux merveilles désespérantes. Péloponnèse, qui réunit des textes parus pour la plupart sur le site du Théâtre du Rond-Point, Ventscontraires.net, à la rubrique « De qui se moque-t-on ? », ce dont l'éditeur ne dit rien, et sur des thèmes que l'herméneutique a hâte de sublimer : la porte, le balai, le pied, les pantalons, la poêle et la douceur des choses. Et Le Désordre azerty, un abécédaire écrit dans l'ordre ergonomique de nos claviers, d'Aspe à Nuit Neige Noël, et, curieusement, malgré l'aspect formel de l'entreprise, ce lexique apparaît comme le livre le plus autobiographique de son auteur (aux côtés des volumes de L'Autofictif), nous croyons sur parole la litanie du chapitre « Quinquagénaire », et nos universitaires pourront se faire les dents sur « Théorie », et la conscience sur « Utilité ».

Photo : Éric Chevillard ©Jean-Luc Bertini/Pasco

Extrait

Écrire ou mourir, on connaît ce trille de l'écrivain qui permet de le distinguer du rossignol quand il se cache dans une haie. C'est du pipeau, en effet. Il vivrait encore sans écrire ; ses organes ne sont pas si impressionnables et craignent plus que cette menace ou ce péril la fumée d'une seule cigarette.

Le Désordre azerty, Éric Chevillard

À lire aussi

Péloponnèse, Éric Chevillard, éd. Fata Morgana, 110 p., 19 euros.

L'Autofictif en vie sous les décombres, Éric Chevillard, éd. L'Arbre vengeur, 240 p., 15 euros.