Henry James, maître d'indécision

Henry James, maître d'indécision

Né à New York mais élevé en Europe, l'écrivain américain s'est éteint il y a un siècle.

La mort et le temps ont donné à Henry James un juste rang dans l'aristocratie des lettres ainsi qu'un vaste lectorat. Cela n'a pas toujours été le cas du vivant de l'auteur du Tour d'écrou qui, s'il a très tôt attiré l'attention du public et de la critique, aura aussi connu au fil des années, alors que s'accumulaient nouvelles, romans, essais critiques, récits de voyages, pièces de théâtre et Mémoires, l'amertume de voir son audience se restreindre.

Celui qui, né américain en 1843, avait choisi en 1915 de devenir citoyen britannique pour protester contre le non-engagement des États-Unis dans le premier conflit mondial, est célébré - cent ans après sa mort - par la parution de ses Carnets, véritable laboratoire de l'écrivain à l'oeuvre, et l'entrée dans la collection de La Pléiade de quatre de ses premiers romans, Roderick Hudson (1875), Les Européens (1878), Washington Square et Un portrait de femme (1881). Quatre volumes de la même collection ont regroupé déjà par le passé les plus de cent cinquante nouvelles de celui qui considérait ce genre littéraire comme un apprentissage du travail d'écriture, affirmant « se méfier [...] des romans écrits avant l'âge de 30 ans » : à l'inverse des grands poètes « dont les ailes poussent très tôt », note Henry James en 1875, celles des « grands explorateurs des sources de la prose ne commencent à se déployer que lorsque l'homme est tolérablement formé ».

Né à New York mais élevé en Europe grâce à la fortune d'un père soucieux de garantir à ses enfants une éducation des plus variées, au sein d'un continent qui demeurait encore dans l'esprit de beaucoup comme le lieu indiscutable de la civilisation, Henry James n'aura de cesse, dans sa vie et dans ses écrits, d'établir un jeu de miroirs entre les êtres, les sujets, l'humeur et les géographies du Nouveau Monde et de l'Ancien, au point que, comme il l'écrit en 1888 dans une lettre à son frère, le philosophe William James, il revendique l'impossibilité pour qui le lira de décider s'il est « un Américain qui écrit sur l'Angleterre ou un Anglais qui écrit sur l'Amérique ». Loin « d'avoir honte de cette ambiguïté, poursuit-il, [il en est] on ne peut plus fier, car elle serait hautement civilisée ».

C'est un stimulant plaisir pour le lecteur de bénéficier aujourd'hui encore du regard de ce double Huron, jamais tout à fait chez lui nulle part, mais jamais non plus tout à fait étranger, qui se révèle ainsi capable de prendre en charge dans la même oeuvre la distance du regard de celui qui n'est pas d'ici, et l'acuité de celui qui en est. Henry James se révèle ainsi, comme le note l'éditrice de La Pléiade, Évelyne Labbé, un « Américain expatrié [qui] multiplie les chassés-croisés transatlantiques et les "points de vue" nationaux divergents ». Il est regrettable que nous ne comptions plus hélas aujourd'hui semblable talent dans le domaine romanesque ni même dans celui des idées. Non seulement Henry James maîtrisait plusieurs cultures, mais il connaissait aussi plusieurs langues. Lecteur remarquable, il fréquentait dans le texte nombre d'auteurs européens et rencontra lors de différents séjours en France Flaubert, Maupassant, Zola, Daudet, Tourgueniev. Ces lectures et cette imprégnation d'une littérature réaliste, ajoutées à celle qu'il fit précocement des romans de Balzac, lui permirent d'en assimiler les techniques du récit et des personnages, et plus tard de s'en démarquer.

Et cela frappe beaucoup le lecteur français qui aura la curiosité, par exemple, de s'intéresser au court roman qu'est Washington Square. Tout le génie et toute la singularité de l'écrivain y éclatent. Si le prétexte est somme toute classique (une jeune fille, riche héritière, courtisée par un prétendant intéressé, mais dont le père, qui a percé à jour la vénalité du jeune homme, n'aura de cesse d'empêcher l'union désirée par les deux jeunes gens - Jane Austen n'est pas très loin), le traitement l'est moins : à l'inverse de ses contemporains français, jamais Henry James ne cède à l'ornementation. On peinerait à trouver dans l'oeuvre des descriptions de lieux, de paysages, de rues, de personnages occupant une trop grande place et construites sur un usage surabondant de la métaphore, une symbolique émotionnelle et polysémique, toute cette décoration qu'on admire chez d'autres. Lui écrit sèchement. Froidement. D'une plume à peine trempée d'encre et qui jamais ne déborde. Le recentrement admirable sur les pensées et les propos des personnages, le désintérêt manifeste pour tout ce qui éloignerait, ne serait-ce que pour un temps, de cet entrelacement de douleurs, d'espérances, de coeurs et nerfs mis à la torture, d'espérances suspendues, font de ce roman un objet éminemment moderne, comme s'il était une préfiguration de cette littérature qui décidera, quelques décennies plus tard, que, si on ne peut plus écrire que la marquise sortit à 5 heures, on peut encore moins abuser des lecteurs en décrivant ladite marquise, le pavé sur lequel elle pose le pied, les nuages au-dessus de sa tête, la couleur de ses gants.

Par ailleurs, ce qui trouble aussi, c'est la faculté d'indécision que Henry James met en place dans l'esprit du lecteur. Disséquant les rapports des personnages avec une approche médicale clinique- faisant d'ailleurs du père, comme une mise en abyme, un maître dans cet art -, le romancier donne l'illusion que l'autopsie se déroule sous nos yeux, et en pleine lumière, ne laissant aucune zone inexplorée. Pourtant, maints indices, menus décalages et sfumati instillent progressivement le doute sur les intentions réelles de celles et ceux qu'on place sous le microscope, si bien que lorsque s'achève le récit on peine à s'accrocher à une vérité, ce qui procure aux personnages, y compris à celui du jeune homme ambitieux et avide, présenté, semblait-il, sous un jour constamment négatif, une épaisseur plus ambiguë dont ce type de héros est d'ordinaire dépourvu. Car, si le narrateur paraît prendre en charge d'une main de fer le récit, s'autorisant à y paraître par quelques incursions directes, il nous perd insidieusement dans les points de vue divers, nous autorisant ainsi à ne pas toujours croire ce qui est dit, ce qu'il nous dit, faisant de nous, lecteurs, les complices d'un jeu dont il paraît récuser être le seul maître.

On trouve déjà dans Les Européens ces fascinantes hésitations. L'histoire conte l'arrivée à Boston d'un frère et d'une soeur venus d'Europe afin de faire la connaissance de la branche américaine de leur famille. Trentenaires tous deux, lui est un peintre sans fortune, elle l'épouse d'un prince d'opérette qui s'apprête à la répudier. Ils sont accueillis avec affection par leurs parents, qui vivent dans la campagne proche, et qui font oublier leur grande fortune sous l'apparence d'une vie modeste et toute protestante. Nous suivons les intrigues amoureuses du frère et de la soeur, le premier désirant épouser sa cousine, la seconde un riche ami de la famille. À ce simple résumé, on pourrait croire à une bluette, maintes fois écrite, maintes fois lue. C'est sans compter d'une part sur le talent ironique et comique de Henry James qui oppose les moeurs venues d'Europe et celles d'Amérique, les unes et les autres s'entrechoquant comme des services à thé en porcelaine délicate et en solide faïence sur un plateau tenu par une main tremblante. On s'observe. On s'admire. On s'étonne. On tente de se comprendre, mais on n'y comprend rien. Le savoureux des scènes qui s'enchaînent n'est pas sans évoquer parfois l'esprit du marivaudage, et aussi du vaudeville.

Ici aussi se dissolvent les certitudes premières, et les personnages qu'on avait crus dans un premier temps faits d'un acier uniforme se révèlent peu à peu d'un alliage d'une étrange complexité. Les motivations vénales s'effacent au profit d'un élan qui semble plus généreux. Les mots prononcés perdent leur sens premier, mais on se demande où réside le second. Les figures sous la lumière blanc et bleu d'un printemps de la Nouvelle-Angleterre perdent de leur piqué et prennent des dimensions anguleuses ou plus douces. Même les maisons ici ne sont pas en pierre, mais faites de panneaux assemblés. Décor de théâtre en somme, mais qui abrite des vies sans fard. Comment séparer l'illusion de la vie ? On croit saisir, mais on nous dépossède. Le plus fort sans doute est qu'on en est ravi.

Pastorale jouant d'impressions qui évoquent par instants les peintures de Twachtman, de Chase ou de Cassatt, Les Européens sont un roman de plein air et de campagne, qui célèbre les merveilleux soleils couchants d'Amérique, qui « découvrent toujours dans le ciel de l'Ouest des images et des promesses », comme l'affirme Félix, le peintre venu d'Europe, l'homme de l'Est qui aimerait tourner le dos à son passé. Croquis d'un monde neuf, le roman confronte des êtres indigènes imprégnés de la pureté d'un monde en création continue, aux afféteries, aux manières codifiées, à la dérive luxueuse et superficielle de personnages qui eux viennent d'une planète ancienne, étroite, et qui lentement ne cesse de se déconstruire.

Roman par excellence de l'ailleurs, de l'autre et de l'appartenance, il s'oppose en cela à Washington Square, dont le seul titre délimite un territoire, une géographie close et sociale, même si elle est entraînée dans la germination d'un Manhattan en expansion constante. Roman de l'ici et du dedans, roman obsidional puisqu'on y assiste au siège d'une demeure, d'une fortune et d'un coeur, gardés jalousement par un père, Washington Square est bel et bien une construction américaine, faussement simple, troublante et féroce, enfantine, puissante et dominatrice. Une porte d'entrée qu'on aimerait conseiller dans l'oeuvre d'un auteur qui, écrivant hier, éclaire subtilement l'aujourd'hui des coeurs, des esprits, des lettres et des espaces.

Carnets, HENRY JAMES, traduit de l'anglais (États-Unis) par Louise Servicen, éd. Folio, 720 p., 9,70 euros.

Un portrait de femme et autres romans, HENRY JAMES, éd. Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1 600 p., 65 euros.

 

Illustration : Henry James ©RUE DES ARCHIVES/PVDE