Identités indifférenciées

Identités indifférenciées

Dans son dernier roman, Brice Mathieussent explore le concept d’identité par le biais de la fiction. Devant la complexité de l’entreprise, l’écrivain choisit une mise en scène intertextuelle.

L’identité nationale est-elle affaire d’imagination ? La somme de nos références multiples ? Dans son dernier roman, Brice Matthieussent expédie une figure de la culture populaire (le pied-nickelé Ribouldingue, créé par Forton) et une invention de son cru (le bien nommé Pataquès) dans un univers beckettien. Cela commence dans une galerie limbique où Riboulingue et Pataquès flânent en attendant de réaliser leur coup. Pour passer le temps, ils se plongent dans la lecture d’un carnet – qui dédouble l’intrigue mais dans un autre lieu, sur les chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle, sans que le duo de personnages ne sache très bien pourquoi il retrouve ainsi à randonner. Oscillant entre errance et attente, les deux héros dévoilent peu à peu une parenté assez nette avec Estragon et Vladimir qui attendirent Godot. Et cela d’autant plus que Pataquès rencontre quelques problèmes avec ses pieds – introuvables – tout en vantant les mérites de ses chaussures ; une situation évoquant celle d’Estragon et la célèbre réplique de Vladimir : « Voilà l'homme tout entier, s'en prenant à sa chaussure alors que c'est son pied le coupable. » Identités françaises pourrait être une sorte de remake clandestin d’En attendant Godot s’il n’était pas aussi la réappropriation d’un héros populaire (Ribouldingue), une histoire recréant à certains moments des scènes de tableaux (Les Énervés de Jumièges de Luminais, La Parabole des aveugles de Brueghel l’Ancien) et enfin, par endroits, une réécriture de La Voie lactée de Luis Buñuel (film de 1969 dans lequel deux vagabonds se rendent à Saint-Jacques). Au fond, qu’est ce qu’un récit, semble nous demander Brice Matthieussent, si ce n’est la réplique d’un autre récit ?

Ce n’est pas un hasard si Pataquès entame le roman avec une maladie assez révélatrice : pris de crises de comparaisons, il ne peut s’empêcher de déverser des tombereaux de « comme ». Cette manie de créer une indifférenciation entre des éléments disparates, se révèle rapidement contagieuse : Ribouldingue puis d’autres personnages se relaieront le germe de la comparaison. Déjà que leurs identités s’avèrent la plupart du temps incomplètes (Pataquès et ses pieds absents, un policier qui se « laisse facilement […] ventriloquer », etc.), mais en plus elles se révèlent poreuses les unes aux autres. Qu’est ce que donc l’identité nationale ? Très peu débattue, voire à peine évoquée dans l’impressionnant roman de Brice Matthieussent, elle serait donc moins une affaire de particularités fièrement revendiquées que d’analogies.

Pierre-Édouard Peillon

 

Identités françaises, Brice Matthieussent, éd. Phébus, 294 p., 19 €.

EXTRAIT : « Au bout d’un moment mon vertige augmente et je perds conscience, je ne sais plus qui je suis ni où je suis, je tombe dans le vide comme si pour sauver ma vie je me raccrochais à ce vide, je sombre sans fin dans un abîme qui est mon seul salut, […] mais c’est la seule façon que je connaisse d’échapper à cette absorption, comme si mon identité se diluait et j’en prenais une autre. »