Sur les trottoirs de Paris

Sur les trottoirs de Paris

Deux rééditions nous ramènent dans le Paris populaire de l’après-guerre, celui des bistrots et des clochards, avant la destruction des Halles. Une plongée savoureuse dans un passé révolu.​

Toute bonne bibliothèque sur Paris se doit de contenir certains classiques parmi lesquels Le Vin des rues de Robert Giraud, et Paris insolite, de Jean-Paul Clébert, deux livres parus dans les années 1950, de retour cet hiver sous de nouveaux habits. Giraud est le plus connu : ami de Doisneau, cet ancien résistant limougeaud devenu journaliste fut une figure des bistrots parisiens, dont il tint la chronique dansL’Auvergnat de Paris, le journal des bougnats. Spécialiste de l’argot, expert ès bas-fonds, ami des clochards et des prostituées, Giraud connaissait tout le monde et restituait à merveille l’atmosphère des quartiers populaires et les mœurs exubérantes de ses amis de comptoir, « paumés, crevards, sans-boulot, tricards, repris de justice, libérés de taule ». Paru en 1955 chez Denoël, Le Vin des rues est une chronique de la vie nocturne, une déambulation de la Maube (la Place Maubert) au Topol (le boulevard Sébastopol) avec arrêt devant tous les zincs. Rue Quincampoix, « chaque encoignure de porte y est une chambre de passe ». A Ivry, on est sur les « Champs-Elysées de la cloche et de la zone réunies ». La Seine, elle, est un « pot-au-feu, bouillon gras, abandonné, ses légumes en forme de barques ou de péniches solidement arrimés aux rebords de la casserole, les quais ». Le style, truffé d’argot, ressemble presque à du vieux français, mâtiné d’éclats poétiques et de dialogues impayables. L’ivresse, voyez-vous, « fait éclore parfois le don des mots et des phrases »...

Jean-Paul Clébert, lui, a fait partie des clochards de Paris que fréquentait Giraud. Ancien résistant lui aussi, il a vagabondé dans Paris de 1944 à 1948, expérience dont il a tiré en 1952 Paris insolite, une spectaculaire plongée dans le monde des chiffonniers et des ferrailleurs, accompagnée à partir de la deuxième édition en 1954 de photos signées Patrice Molinard – murs suintants, façades d’hôtels sordides, terrains vagues, gueules cassées, etc. Plus qu’un témoignage, c’est un manuel de la débrouille, un mode d’emploi de la vie de mendiant : comment se nourrir, transporter ses effets dans une poussette, où boire, rencontrer du monde, et même comment forniquer (un foutoir, rue de Fourcy, était réservé aux sans-logis). Loin du misérabilisme, Clébert montre comment la vie des clochards était facilitée à l’époque par l’exercice de divers petits métiers (vendeur à la criée, brocanteur, etc.), et par la solidarité spontanée entre gens de la mistoufle ; on trouve toujours une chambre de bonne où passer la nuit, un étal aux Halles où chiper des légumes, diverses solutions extravagantes qui diminuent le prix à payer pour vivre à l’air libre. Sans idéaliser le passé – ni Clébert ni Giraud ne maquillent la dure réalité –, ces témoignages permettent de mesurer la dégradation de la condition des pauvres dans la capitale aujourd’hui. Plus généralement, on mesure combien Paris s’est transformé depuis l’époque qu’ils décrivent, après la destruction des Halles, et quel gouffre sépare le Paris populaire d’hier de la mégapole hygiénique d’aujourd’hui, infestée de bars loungeet de boutiques hors de prix. Jacques Yonnet, le prédécesseur de Giraud àL’Auvergnat de Paris jusqu’en 1974 (ses chroniques ont été rassemblées l’an dernier dans Les Troquets de Paris), s’inquiétait déjà de ce nettoyage urbanistique, du sort promis aux pauvres et de l’extinction des bistrots d’antan. De fait, toutes les gargotes décrites par Clébert et Giraud ont disparu. Celui-ci est mort en 1997, celui-là, en 2011. Leur Paris interlope ne reviendra plus. Mais leurs livres donnent l’impression d’y être. La nouvelle édition du Vin des rues comporte un chapitre écarté de la version initiale, celle de Paris insolite est un beau fac-similé de l’édition club de Robert Massin. Deux raisons de les racheter pour courir avec eux d’un zinc à l’autre, la nuit, « à la cadence soutenue des rasades de gingin ».

Bernard Quiriny

À lire : 

Le vin des rues, de Robert Giraud, éd. Le Dilettante, 285 p., 19 €.

Paris insolite, de Jean-Paul Clébert, éd. Le Nouvel Attila, 296 p., 29 €.