Dans la toile de Louise

Dans la toile de Louise

Deux portraits libres de l'artiste Louise Bourgeois, merveille de candeur perverse.

Le genre biographique a souvent la taxidermie pour pente naturelle, au risque de figer ses spécimens en pavés dévitalisés. Certains résistent mieux que d'autres au traitement, a fortiori lorsqu'il s'agit de Louise Bourgeois, dont la vie et l'oeuvre sont nouées si serré qu'il est impossible de séparer l'une de l'autre. « Ton histoire n'est pas celle qu'on t'a racontée. Celle qu'on a voulu à tout prix te faire accroire. Nous sommes des récits, des strates de récits, nous sommes l'entrelacs, le tissu des récits racontés par les autres, les parents, les aînés. Chacun y va de son petit témoignage, fort de cette énorme bonne foi dévastatrice de celui qui peut se targuer d'avoir été là. » Ces mots ne sont pas de l'artiste, morte à New York en 2010 à 98 ans, mais de Jean Frémon, auteur de Calme-toi, Lison. Écrivain et directeur de la galerie Lelong à Paris et à New York, il l'a fréquentée pendant une trentaine d'années. Pas d'expo ni d'anniversaire en vue, mais pourtant Louise Bourgeois face à face, signé du critique d'art et conservateur Xavier Girard, paraît simultanément. Les deux portraitistes ont pour point commun d'avoir laissé libre cours à leur subjectivité. Jean Frémon s'est substitué au personnage par le truchement d'un discours endophasique, et Xavier Girard relate une expérience intime, où il a pour ainsi dire fait don de son corps à la science de cette dompteuse de monstres.

Le sujet se prête à merveille à ces tours de passe-passe. Née française (en 1911) et morte américaine (en 2010), Louise Bourgeois, fille de grands restaurateurs de tapisseries anciennes, est initiée dès l'âge de 3 ans à cet art étrange qui consiste, de fil en aiguille, à ravauder les parts manquantes des pièces confiées à ses parents. Voire à y faire disparaître, à la demande d'une clientèle pudibonde, des sexes que l'on ne saurait voir, en mutilant sur nombre de canevas les triviaux attributs de la virilité pour les remplacer par de placides feuilles de vigne. Ces tissus en lambeaux et l'image érotisée d'un père à la sexualité débordante forment la trame d'un imaginaire qu'elle n'a jamais cessé d'explorer et de tenter de tenir ensemble. Son oeuvre, en prise directe sur l'inconscient, a mis du temps à rencontrer son public. Ce ne fut qu'à l'âge de 70 ans qu'elle a accédé à la notoriété, qui devint, sans qu'elle s'en émeuve ni s'en réjouisse outre mesure, mondiale quelques années avant sa disparition.

Une mémorable rétrospective à Beaubourg en 2008 a montré de quoi cette femme était capable : outre son portrait de 1982 par le photographe Robert Mapplethorpe, où elle arbore sur son visage ridé un sourire espiègle et sous le bras une de ses « fillettes », à savoir un sexe mâle en bronze surdimensionné et dans d'excellentes dispositions, trônait aussi son oeuvre clé, La Destruction du père (1974). Il s'agit d'une chambre, grandeur nature, constituée d'une myriade de bulbes en résine, rosâtre comme une cavité vaginale. Au centre, dans les mêmes teintes, un lit fait office de table de dissection, où repose un corps débité en petits morceaux, couronné par une tête posée à la verticale. Avec la candeur perverse dont Jean Frémon et Xavier Girard ont su bien rendre le grain, Louise Bourgeois s'était souvent expliquée sur la signification de cette installation. Petite fille, avec ses mère, frères et soeurs, elle partageait tous les jours le repas familial, où le père, entre deux bouchées, se vantait tant de ses prouesses sexuelles que de son mépris à l'égard de sa maisonnée. Exaspérée par tant de fatuité, elle se jette sur l'objet de leur détestation, et à l'aide de couteaux et de fourchettes, le débite en fines tranches, et, apaisée, termine son repas, agrémenté de succulents morceaux de papa cru. L'araignée, chez elle rassurante et maternelle, est son animal fétiche, qu'elle a fait proliférer sous forme de sculptures géantes dans les grands musées de la planète. « Je suis née le 25 décembre 1911 à Paris. [...] tous mes sujets trouvent leur source dans mon enfance. Mon enfance n'a jamais perdu sa magie. Elle n'a jamais perdu son mystère ni son drame », écrit Louise Bourgeois dans son autobiographie, parue sous forme d'entretiens (1).

Pour avoir fréquenté son domicile new-yorkais où elle tenait salon et crachoir dans un invraisemblable sabir franco-américain (et où beaucoup ont fait les frais de son humour féroce), Jean Frémon et Xavier Girard ont eu le loisir de prendre la mesure du tempérament tragicomique de la vieille dame-enfant. Pour en restituer la substance, le premier a imaginé un monologue intérieur, parfaitement a-chronologique : « J'empile, je découpe, je tords, je façonne, j'excave, je taille, je modèle, je pétris, je tourne, je cisèle, je polis, j'égrène. [...]. Je fais, je défais, je refais. Faire surgir les pleins, ménager les vides. Retourner les choses comme on fait avec un gant ou un lapin qu'on dépouille. »

En 1982, alors jeune et timide critique d'art, Xavier Girard rencontre Louise, vêtue d'un « large col blanc d'écolière [qui] dépasse de son paletot ». Elle est « toute petite mais se tient parfaitement droite comme un v olontaire sous le tir ennemi ». Pour briser ses défenses, il va devoir subir l'épreuve de conversations initiatiques et, pour finir, passer à la casserole. Car, pour lui voler l'empreinte de son visage puis lui arracher son masque, Louise Bourgeois se révèle une chef sans égal : « la peau sur laquelle la soupe visqueuse, couleur de moutarde rance [...] brûlait d'abord avant de refroidir, comme si un bitume encore visqueux, une pâte d'une bonne consistance sans être ni trop fluide ni trop épaisse avait été répandue sur mon visage encore fumant, ébouillanté [...] avant de le faire prendre à glace. En cuisine, on appelait ça un chaud-froid. »

(1) Destruction du père, reconstruction du père. Écrits et entretiens, 1923-2000, Louise Bourgeois, éd. Daniel Lelong, 2000.

Calme-toi, Lison, JEAN FRÉMON, P.O.L, 118 p., 9 euros.

Louise Bourgeois face à face, XAVIER GIRARD, éd. du Seuil, « Fiction %26amp; Cie », 164 p., 16 euros.

à lire aussi

Des tanières et des terriers. Les Refuges de la psyché chez Louise Bourgeois et Franz Kafka, GREGORIO KOHON, traduit de l'anglais par Hélène Blaquière, éd. Ithaque, 88 p., 14 euros.