Petite histoire de la quatrième de couverture

Petite histoire de la quatrième de couverture

Trompeusement reléguée à l’arrière d’un livre, la « quatrième » n’en est pas moins la page la plus substantielle. Destinée à ouvrir l’appétit des lecteurs, elle préside en grande part au destin d’un ouvrage en librairie. Retour sur l’histoire, l’enjeu et les stratégies d’écriture du plus important des paratextes.

On a tendance à l’oublier : les livres sont ainsi faits qu’on les commence toujours à l’envers. Il suffit pour s’en convaincre d’observer les lecteurs potentiels, flânant au hasard des rayons d’une librairie : l’œil d’abord accroché par un titre, un nom d’auteur, ou un prix littéraire mentionné sur bandeau coloré, ils retournent immanquablement l’ouvrage pour en parcourir le plat verso. Qu’on ne s’y méprenne pas, car si l’on réserve à la « quatrième » le dos d’un livre, c’est précisément parce qu’elle endosse, en matière de lecture, un rôle des plus stratégiques. « Zone indécise entre le dedans et le dehors », ainsi que le rappelle Gérard Genette dans son ouvrage consacré aux « seuils » du texte littéraire, la quatrième matérialise le vestibule du roman, offrant à tout un chacun la possibilité d’y entrer ou de lui tourner, à son tour, le dos. Aussi est-elle au centre de l’attention des éditeurs… et de leurs interrogations. En effet, quelle place accorder à ce texte ? Quelle longueur lui donner pour piquer la curiosité du lecteur sans risquer d’engourdir sa fragile attention ? Faut-il en confier la rédaction à l’auteur lui-même ? Est-il seulement à même d’intervenir dans ce qui revient, somme toute, à la commercialisation de son ouvrage ? Comment parvenir, du reste, à promouvoir une œuvre sans en dénaturer le sens, ni verser trop explicitement dans le pur discours marketing ?

Petite histoire d’un petit texte

Si ces questions se posent nécessairement aujourd’hui, une archéologie de la quatrième prouve qu’il n’en fut pas toujours ainsi.  Au Siècle des Lumières, celle-ci existait sous la forme embryonnaire – et ostensiblement publicitaire – du «prospectus» : soit une réclame, communiquée par les éditeurs à la presse et qui donnera bientôt naissance au «prière d’insérer» – un texte bref, incitatif et élogieux, que les directeurs de journaux du XIXe siècle se voyaient littéralement priés d’inclure dans leurs colonnes, dans le but d’informer le public de l’actualité éditoriale. Durant la première moitié du XXe siècle et l’entre-deux-guerres, ce libellé prendra la forme d’un encart, feuille glissée dans les seuls exemplaires de presse, mais destinée cette fois au lectorat plus ciblé des critiques littéraires. Il faudra attendre l’après Seconde Guerre mondiale pour que ces feuilles volantes soient élargies à tous les exemplaires – et donc au public – et plus encore pour que celles-ci soient directement imprimées au verso des livres, pour des raisons bassement économiques.

Savant dosage entre la sécheresse du compte-rendu et l’effusion du dithyrambe, jeu subtil d’accroche et de dérobades, la quatrième requiert finesse et ingéniosité. Un exercice périlleux, auquel certaines maisons d’édition se dérobèrent longtemps. Ainsi le lecteur chercherait en vain une quatrième aux ouvrages de Beckett : au verso de Fin de partie ou d’En attendant Godot, ne vacille que l’étoile bleue des éditions de Minuit. Quant au dos du Rivage des syrtes, seule  y figure l’austère liste des autres parutions de Gracq «chez le même éditeur», à savoir: José Corti. Aujourd’hui, cependant, les deux maisons d’édition réfractaires ont dû renoncer à leurs quatrièmes vierges. Quoique jugées plus esthétiques, elles demeurent l’apanage de leurs seules oeuvres historiques. «Si nous pouvions encore nous en passer, cela ne me gênerait pas, explique Fabienne Raphoz co-responsable des éditions Corti. Mais vouloir se démarquer à tout prix aurait un côté hautain ou élitiste, que nous ne recherchons pas. C’est pourquoi nous jouons le jeu.»

La meilleure plume pour une page quatre

En mai 1926, un mois avant la parution de Mont Cimène, Julien Green écrivait dans son Journal : «J'ai fait aujourd'hui la notice que l'on doit glisser dans les exemplaires de presse de mon livre. Il est ridicule et gênant d'écrire ainsi sur soi-même, mais si je ne le fais pas, un autre le fera à ma place, et plus mal encore.» Une dizaine d’années plus tard, dans la quatrième de son Gilles, Pierre Drieu La Rochelle confessait les mêmes difficultés, mais aboutissait à une conclusion inverse :  «Une prière d’insérer est difficile à rédiger par le romancier s’il sait que la critique la lira comme une préface. En effet, un roman n’admet pas de préface. Il ne peut que se suffire à lui-même […] Ce n’est pas à l’auteur de dépecer son livre mais au critique.» Ce faisant, l’écrivain recueillait dans l’espace même du plat verso l’écho d’un débat éditorial qui, aujourd’hui encore, n’a pas été clôt.

Si, au dire de certains éditeurs, l’auteur possède la meilleure plume pour parler de son propre ouvrage P.O.L, Corti, Michel de Maule…, d’autres allèguent au contraire son manque de distance vis-à-vis de son livre. Ainsi, Fabienne Raphoz croit beaucoup au «syndrome de Mozart», qui composa l’ouverture de son Don Giovanni à la veille de sa première représentation au Théâtre national de Prague. À l’inverse, cette proximité de l’artiste à son œuvre est jugée précisément néfaste par Dominique Gaultier, le fondateur du Dilettante : «Il est parfois difficile de faire admettre cette évidence aux écrivains, alors je leur explique : ils ont fait le bijou, mais pour l’écrin, c’est notre travail.» Chez Actes sud, la rédaction de quatrièmes «maison» relève d’une tradition, clairement revendiquée du reste par la mention «LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS». Un titre en lettres capitales auquel s’ajouta même, jusqu’au début des années 1990, la signature des grands éditeurs tels que Bertrand Py ou Hubert Nyssen... «C’est une façon de rappeler que nos quatrièmes consistent en une présentation subjective et assumée comme telle», explique Marie Desmeures, éditrice responsable de la collection «Babel». Selon elle, les auteurs sont d’ailleurs conscients de leur propre manque de recul, angoissés qu’ils sont par la sortie prochaine de leur livre en librairie. S’il leur arrive de réclamer quelques «ajustements minimes», ils respectent la plupart du temps ce parti pris de lecture extérieure, y compris lorsque la leur diffère. L’éditeur joue alors pleinement son rôle de «lecteur en amont de tous les autres», chargé de les représenter et d’«exiger en leur nom», comme l’expliquait Bertrand Py, dans une interview accordée au magazine belge ONLit en 2008.

Dans une perspective plus explicitement commerciale, certaines maisons d’édition ont même créé un poste spécifique, entièrement voué à la conception des quatrièmes et rattaché, la plupart du temps, au service de promotion. Chez Albin Michel, par exemple, Anna Colao rédige jusqu’à quarante prières d’insérer par mois, tous domaines éditoriaux confondus et exceptés les quelques cas où l’auteur tient impérativement à s’en charger lui-même c’est le cas d’Amélie Nothomb, par exemple. Un cahier des charges qui, bien entendu, ne lui permet pas de lire tous les ouvrages… «Je parcours des épreuves, explique-t-elle, et travaille à partir des notes de lecture des éditeurs et des traducteurs.»

Dans la plupart des cas, cependant, la quatrième résulte d’une étroite collaboration entre l’écrivain et son éditeur, dialogue qui, selon les maisons et les auteurs, fonctionne dans un sens ou dans l’autre. Ainsi chez Gallimard, Denoël ou Michel de Maule l’éditeur soumet à  l’auteur un «brouillon» ou «squelette» de quatrième, que celui-ci peut ensuite transformer à sa guise – et parfois radicalement. Inversement, il arrive que l’écrivain, à l’instar de J.M.G. Le Clézio, se fasse une idée très précise de ce qu’il attend en page quatre. Revient alors aux éditeurs la délicate tâche de corriger le texte en ménageant les sensibilités : l’écourter lorsqu’il est trop long – une préoccupation récurrente pour la collection Folio – ou «pousser l’écrivain à être un peu plus mordant, si son texte se révèle trop modeste», comme l’explique Fabienne Raphoz.

Une seule règle : l’absence de règles ?

Si la rédaction du texte en quatrième de couverture suit un processus relativement similaire pour la plupart des maisons d’édition, les résultats diffèrent. Paragraphe long ou bref, exhaustif ou énigmatique, laudatif ou descriptif, les variantes sont particulièrement nombreuses, d’autant plus que les choix d’écriture ne s’excluent pas entre eux. Pas de règle, voilà ce qui semble la seule règle mise en avant. Seul prévaut le cas par cas.

Pourtant, dans chaque maison, d’une quatrième à l’autre, une certaine homogénéité lie les différentes quatrièmes entres elles. Chez Actes Sud, ces textes s’inscrivent très régulièrement dans la trame résumé, élément perturbateur et commentaire avec analyse. Il en est de même chez Gallimard, où Ludovic Escande évoque une « charte tacite », correspondant à «l’esprit maison». L’éditeur se souvient par exemple de la mode des quatrièmes serrées en deux lignes, jugées «racoleuses» : «Antoine Gallimard l’avait refusée, estimant que pour que le lecteur soit respecté, il devrait être correctement informé sur l’ouvrage.» Pas de règles donc, mais une éthique éditoriale se dessine d’une maison à l’autre. Si rue Sébastien-Bottin les quatrièmes trop succinctes n’existent pratiquement pas, elles sont très répandues chez P.O.L.. Le fondateur de la maison d’édition, Paul Otchakovsky-Laurens, rappelle que ce texte a une vocation «uniquement littéraire et non pas promotionnelle». Il doit évoquer la tonalité de l’œuvre, et à cette fin, quelques lignes, voire quelques mots suffisent.

Inversement, Actes Sud se distingue par la longueur de ses textes en quatrième de couverture. Cependant, pour Marie Desmeures, le premier réflexe, une fois la quatrième rédigée, c’est de couper. La quatrième est « comme le trou de la serrure par laquelle on aperçoit le roman ». Pour cette raison, elle ne doit pas être un concentré d’information, sans quoi elle risquerait de devenir illisible. Surtout, « on ne peut pas faire le tour d’un livre en une page, sinon le livre n’existerait pas ». En renonçant à l’exhaustivité – sans quoi elle nierait sa propre raison d’être –, la quatrième indique ironiquement, par ses lacunes maîtrisées, combien l’œuvre jouit d’une valeur d’autosuffisance. Car si une centaine de pages pouvaient tenir en quelques lignes, cela reviendrait à désavouer l’intérêt de l’ouvrage.

Face à ce dilemme, les éditeurs sont souvent tentés de présenter le livre avec le plus de retenue possible. Le parangon de cette sobriété est certainement la citation : un extrait jugé significatif du roman est placé en quatrième, renvoyant directement à l’intime de l’oeuvre, sans intermédiaire susceptible de le parasiter. Quand Hubert Nyssen, fondateur d’Actes Sud, lança la collection «Un endroit où aller» en 1995, son choix éditorial s’inscrivait à contre-courant des pratiques de l’époque. Toute en simplicité, cette collection est, aujourd’hui encore, éditée sur un papier rose, sans illustrations et agrémentée seulement d’un bref extrait. Pour Marie Desmeures, «ce désir de retour à l’œuvre lui est venu d’une overdose de paratextes. Comme si au bout d’un moment, on s’était rendu compte que les formules, la trame, les superlatifs étaient toujours les mêmes, avec une éternelle surenchère.» Pour autant, l’éditrice évite pour elle-même la citation, qu’elle considère comme l’aveu de son propre échec puisqu’en librairie, le lecteur a toujours la possibilité d’ouvrir le roman au hasard pour voir directement le style de l’auteur. « Je pense que le point de vue de l’éditeur est important pour guider nos choix, c’est une autre façon de rentrer dans le livre ». Les lecteurs du Magazine Littéraire s’accordent avec ce point de vue. Dans un récent sondage, une très large majorité d’entre eux 63 % disait préférer trouver un résumé en quatrième plutôt qu’un extrait. Comme chez Actes Sud, chez Gallimard on préfère aujourd’hui éviter la citation. Quand c’est l’auteur qui la propose, à l’instar de J. M. G. Le Clézio, elle est imprimée, mais pour Ludovic Escande, «il faut essayer de la re-contextualiser».
Chez Michel de Maule, un texte couvre, pratiquement dans son intégralité, le dos des ouvrages. Pour le fondateur de cette petite maison d’édition, Thierry de la Croix, «ce n’est pas une image de marque, mais une attitude naturelle. Comme on publie beaucoup de textes exhumés, notre désir de remettre à la lumière une œuvre oubliée nous pousse à expliquer son intérêt.» Le plat verso d’un livre n’est donc pas seulement tributaire du texte qu’il présente, il met également en avant la nature de l’entreprise éditoriale.

Voyage au bout de la quatrième

C’est ainsi que chez Gallimard, la quatrième change selon les collections. Selon les différentes éditions, le Voyage au bout de la nuit n’arbore pas le même texte sur la page arrière : un extrait pour les Folios, une présentation de l’ouvrage dans la Collection blanche et une présentation de la collection elle-même, sans référence au texte, pour les Folios Plus Classiques voir diaporama. Chacune de ces options désigne moins l’ouvrage lui-même que les différents lectorats visés. Ainsi, pour le plus grand public, l’introduction de l’œuvre semble superflue. Les parutions du Voyage en format poche n’arborent qu’une citation en guise de quatrième de couverture. Depuis sa première publication chez Folio en 1972, on retrouve le même extrait – un réquisitoire contre la guerre – à l’exception de l’édition de 1996 – qui citait une diatribe s’attaquant à l’homme et à l’amour. Ce changement avait comme un goût d’éclipse, non seulement pour son passage éclair, mais aussi par la différence de ton qu’il insufflait à l’œuvre : le Céline humaniste s’effaçait au profit d’un Céline misanthrope. Il fallait donc revenir à la citation originale, plus consensuelle. La Collection blanche, en revanche, ne vise pas à conquérir l’ensemble de la communauté des lecteurs. En témoigne la présentation du Voyage, dans son édition de 2007 où le roman est qualifié de « geste contemporaine ». Propre à la terminologie littéraire, cette notation exclut certains lecteurs autant qu’elle flatte ceux qui savent l’apprécier. On est en tout cas très loin de la collection Folio Plus Classique, où ce n’est pas l’œuvre mais l’approche de l’œuvre que la quatrième cherche à mettre en avant. Dans un registre laudatif « enrichi » et propre à la clarté pédagogique « organisée en six points », le verso de l’ouvrage expose les intentions éditoriales autant qu’il désigne son lectorat « Recommandé pour les classes de lycées ». La quatrième finalement, c’est le miroir dans lequel peut se reconnaître chaque lecteur, qui s’entendrait susurrer : dis-moi qui tu es et je te dirais si je te conviens.
    
Mais comme toujours, tout est affaire de style. Ainsi, pour éviter de mentir au lecteur, les éditeurs s’imposent un impératif : « Dire sans dire, et sans tromper », comme le souligne Anna Colao de chez Albin Michel.  Le style de l’auteur serait « comme une roue de secours », précise-t-elle. Marie Desmeures reconnaît que cette intention varie selon les livres : « Quand je suis imprégnée par le style du roman, je me rends compte que j’ai tendance à le calquer malgré moi. » Cependant, Ludovic Escande, l’éditeur Gallimard, aime à rappeler à ses auteurs que « la quatrième répond en partie à une nécessité commerciale, ce n’est donc pas une partie du livre, c’est déjà autre chose. » Ce no man’s land entre réclame et littérature apparaît clairement dans les textes à l’arrière des éditions de 1971 et de 2007 du Voyage au bout de la nuit de la Collection blanche. Dans les deux cas, l’œuvre y est présentée dans un registre qui, aussi curieux que cela puisse paraître, tient à la fois du factuel et du laudatif. Décrit comme «le plus célèbre roman de Céline», il est également précisé qu’il fut «accueilli comme un grand événement littéraire», déclaration appuyée par le rappel de la récompense obtenue, le prix Renaudot. Informations indéniables, voire presque incontournables si l’on cherche à situer correctement l’œuvre dans l’histoire littéraire, ces précisions n’en participent pas moins à la mise en valeur du roman et au renforcement de son statut de chef-d’œuvre.

Authentique exercice de funambule, la quatrième fonctionne véritablement comme une invitation à la lecture. Mais alors : simple faire-part ou convocation rusée ? Les plus subtiles d’entre elles flottent entre ces deux pôles, parvenant à simultanément attirer le lecteur en lui laissant l’illusion qu’il vient de sa propre volonté et à le fasciner sans leurres. Aucune règle n’en guiderait la rédaction ? Ce court texte répond, en réalité à une seule exigence, que l’on pourrait aussi nommer ambition, celle de faire tout simplement lire.

Camille Thomine et Pierre-Édouard Peillon (4 avril 2011)