La délectation d'être janséniste

La délectation d'être janséniste

Les jansénistes, aujourd'hui vus comme des monstres d'austérité, sont pourtant taxés d'hédonisme par Fénelon. Selon les penseurs de Port-Royal, en effet, faire le bien ne peut simplement relever de l'obligation morale mais doit devenir source de plaisir. Pascal abonde lui-même dans ce sens.

La question de la grâce se pose-t-elle encore ? Après avoir enflammé les esprits au mépris de toute charité chrétienne (et même de toute prudence humaine), elle passe dorénavant pour une de ces discussions byzantines dont on gagne à faire l'économie. L'impossible articulation de la liberté humaine avec la toute-puissance divine et avec l'absolue gratuité du salut ne tourmente plus les consciences. Convaincu au premier chef que le Dieu créateur a eu comme principal souci de respecter la liberté humaine, le bon catholique d'aujourd'hui reconnaît l'action de la grâce, et même sa nécessité, mais ne se préoccupe guère des difficultés logiques et théologiques que soulève cette double conviction.

Au XVIIe siècle, après le traumatisme encore vif de la Réforme, les théologiens de Port-Royal sont suspects de rejoindre les thèses calvinistes les plus dures. Face à eux, les partisans d'une solution moderne préfèrent suivre les hypothèses du jésuite Molina et soulignent la place déterminante de l'homme dans la décision de faire ou non usage d'une grâce qui lui est de toute façon acquise. Les gens de Port-Royal (les Arnauld, les Nicole, Hamon, Lancelot, Pascal...) - il faut le rappeler - se voulaient avant tout de fidèles disciples de saint Augustin, dont la mémoire et les richesses spirituelles leur semblaient menacées par certaines innovations théologiques. En aucun cas ils ne se seraient eux-mêmes définis comme « jansénistes ». C'est par dérision que leurs adversaires les désignent de ce nom, réduisant leur combat spirituel et religieux à la défense partisane d'un homme (Cornelius Jansen, 1585-1638). Dès sa naissance, le terme est donc polémique et hostile.

« Ce système donne tout au seul plaisir »

Il est instructif de donner la parole à un contemporain des jansénistes du XVIIe siècle, qui est en même temps, viscéralement, un de leurs plus acharnés adversaires Pour comprendre un système, une pensée, le recours à ses ennemis n'est jamais inutile. On le vérifiera de suite avec Fénelon, puisqu'il s'agit de lui, courageux évêque, grand écrivain et malheureux théologien du quiétisme. Son dernier ouvrage, auquel il travaillait sur son lit de mort, est une ultime tentative de réfutation des thèses jansénistes. Mais, quand on lit cette Instruction pastorale, succession de dialogues théologiques qui ambitionnaient de répondre aux Provinciales de Pascal, on découvre avec surprise une vision du jansénisme très différente de nos propres catégories. Contrairement à l'image que revêt aujourd'hui ce mouvement rigoriste, tenu pour une dérive pessimiste et austère, les jansénistes sont, aux yeux de Fénelon, les tenants les plus résolus du plaisir. Là est le coeur de leur doctrine et le grand scandale pour le prélat, à la racine de toute son hostilité. « Le voilà, annonce-t-il en ouverture, ce système auquel le parti sacrifie tout. Ce système donne tout au seul plaisir. Il en fait le seul ressort de nos volontés. Il en fait pour ainsi dire l'âme de nos âmes mêmes. Le plaisir, suivant ce parti, est l'unique règle de nos coeurs. »

Le jansénisme, une secte du plaisir ? On n'oserait soutenir un tel paradoxe sans la caution de Fénelon. Et il y aurait certes quelque chose d'un peu provocateur - au XVIIe siècle en tout cas - à assimiler l'anthropologie augustinienne à une pensée du plaisir. Nul ne semble s'y aventurer... mais le fait est là. Pour Fénelon, qui se réclame aussi de la pensée de saint Augustin, le jansénisme est un travestissement de l'augustinisme, opéré par un tour de passe-passe dans le vocabulaire : n'osant pas afficher trop ouvertement les convictions épicuriennes qui sont les leurs, Antoine Arnauld et ses amis déguiseraient leur pensée en recourant au terme technique de « délectation ». Ils ramèneraient la théologie de leur prétendu inspirateur à l'idée révoltante d'une « délectation victorieuse ». Fénelon relève l'omniprésence dans leurs écrits d'une formule d'Augustin - une citation authentique, mais devenue obsédante et transformée en signe de reconnaissance janséniste : « Il est nécessaire que nous agissions conformément à ce qui nous charme le plus. » Sous la forme tranquille et absolue de la maxime, cette phrase pose comme principe que toute action volontaire de l'homme, quelles que soient les formes qu'elle prenne, découle d'un plaisir. Les exemples qui viennent sous la plume d'Augustin à l'appui du raisonnement, moins souvent cités que la célèbre formule, confirment ce qu'elle peut avoir de scandaleux. Selon ce principe, vices et vertus se trouvent d'une certaine manière assimilés en tant qu'attraits - antagonistes certes, mais équivalents par leur dynamique attractive. « Voici devant quelqu'un l'image d'une belle femme, continue Augustin, elle provoque des mouvements charnels ; mais si la beauté intime, si la pureté de la chasteté nous charme davantage, nous y conformons alors notre vie et nos oeuvres, avec la grâce que donne la foi au Christ ; et le péché ne régnant plus en nous jusqu'à nous faire céder à ses impressions, la justice au contraire y exerçant son empire, nous faisons avec plaisir tout ce que nous savons être agréable à Dieu dans cette vertu. Ce que j'ai dit de la chasteté et du vice contraire, j'ai entendu qu'on l'applique à tous les autres cas. » Que l'on s'attache à suivre le plus exactement la volonté de Dieu, ou que l'on s'abandonne à toutes les séductions du monde, on ne ferait ainsi que suivre la pente de sa « délectation », tant la volonté humaine est étroitement tributaire des satisfactions qu'elle se représente.

Telle est la conviction de saint Augustin ; telle est du moins celle que les jansénistes relèvent, isolent et mettent en vedette pour expliquer les comportements humains et la puissance de la grâce. Les dossiers constitués sur ce sujet par Pascal, connus aujourd'hui comme ses Écrits sur la grâce, en donnent une bonne illustration. Il recueille les citations patristiques qui servent son propos, les traduit, les organise et leur impose une cohérence terminologique qu'elles n'ont pas toujours originellement. Quand saint Augustin examine l'attrait que le bien exerce sur une âme, dès lors qu'il lui semble doux, Pascal traduit : « Le bien commence à être désiré quand il commence à délecter. » Plus loin, à la formule augustinienne qui définit la grâce comme une « douceur donnée par bénédiction », le jeune théologien préfère encore le simple terme de « délectation », et il transpose en français, sans craindre de se répéter : « Donc cette délectation est de la grâce de Dieu par laquelle il est fait en nous que les choses qu'il nous commande nous délectent et que nous les désirions. »

Dans la vision janséniste, la volonté de l'homme n'est ainsi que l'expression d'une délectation. Quand sa volonté est entraînée vers Dieu sous l'impulsion de la grâce, nul autre bonheur ne lui semblant comparable, elle est portée à agir d'une manière inflexible et insurmontable - « indeclinabiliter et insuperabiliter », écrit saint Augustin. Quelle liberté l'homme garde-t-il, quel mérite ses actes revêtent-ils, s'ils sont infailliblement conditionnés par la perspective d'un plaisir ? Mais, depuis la chute, l'homme tel que le conçoit Augustin, blessé dans son libre arbitre, est devenu incapable de se démarquer de l'amour qu'il éprouve, de s'en dégager, de faire prévaloir une volonté autre. Si la grâce de Dieu agit sur lui de façon efficace, c'est-à-dire infaillible, cela ne signifie en rien qu'elle le détermine, qu'elle s'impose à lui, malgré lui, mais qu'elle a suscité son amour. L'amoureux qui s'efforce de rejoindre la personne en qui il met tout son amour ne ressent pas cet attrait comme une violation de sa liberté. Pourtant il ne saurait, tant qu'il aime du moins, prendre un autre chemin. Il en va de même pour le chrétien qui, comme le représente Pascal aux jésuites dans la dernière Provinciale, est irrésistiblement quoique librement entraîné vers Dieu par la grâce. « Trouvant sa plus grande joie dans le Dieu qui le charme, il s'y porte infailliblement de lui-même, par un mouvement tout libre, tout volontaire, tout amoureux ; de sorte que ce lui serait une peine et un supplice de s'en séparer. Ce n'est pas qu'il ne puisse toujours s'en éloigner, et qu'il ne s'en éloignât effectivement, s'il le voulait. Mais comment le voudrait-il, puisque la volonté ne se porte jamais qu'à ce qu'il lui plaît le plus, et que rien ne lui plaît tant alors que ce bien unique, qui comprend en soi tous les autres biens ? »

L'accusation d'hédonisme que formule Fénelon contre l'idée de délectation manque la signification théologique et spirituelle que peut revêtir le plaisir. Sur ce point, les Écrits sur la grâce de Pascal sont éloquents.

Un échange de présents

Ce qui caractérise la délectation, en effet, c'est son caractère donné. On ne peut se la procurer à soi-même. Elle installe donc naturellement dans la dépendance de Dieu, et instaure un lien de reconnaissance. « Le Seigneur donnera la délectation, et notre terre donnera son fruit », proclame (dans la traduction de Pascal) le psaume LXXXIV, cher à saint Augustin. Deux dons s'enchaînent, faisant du rapport à Dieu un échange de présents. Au don de la délectation succède le don du fruit. Nous donnons parce qu'on nous a donné. C'est cette suavité, cette délectation, qui rend l'homme fécond - cette satisfaction qui lui permet de satisfaire son créateur. Mais de cette suavité il n'est aucunement le maître.

À travers le recueil d'extraits qu'il constitue, Pascal souligne ce qui échappe à l'initiative et à la maîtrise de l'homme. Nul ne peut faire en sorte d'être délecté par ceci plutôt que cela ; la délectation s'impose à un sujet, s'empare de lui, sans qu'il y puisse rien. La conscience de la délectation force donc l'humilité. Ici encore Pascal s'autorise d'une réflexion de saint Augustin : « Quand nous sentons de la délectation pour les choses qui conduisent à Dieu, cela nous est inspiré et donné de la grâce de Dieu et non pas par notre industrie ni par nos mérites. » C'est la faille même d'une anthropologie de la maîtrise et de la liberté. « Est-il en notre puissance de faire [que les choses] qui arrivent nous délectent ? », demande Pascal, traduisant un autre passage du même ouvrage. Nous pouvons imaginer un homme qui prendrait sur lui d'agir conformément à un ordre que lui donne sa conscience, ou que lui prescrit sa religion. Mais cet homme ne peut se forcer à se délecter de cette victoire. Ainsi, et non sans paradoxe, le Pascal des Écrits sur la grâce développe un idéal spirituel qui mériterait bien davantage l'étiquette de « passiveté » que Fénelon, le théologien du pur amour !

Au coeur de l'augustinisme est l'impuissance de l'homme, le rejet du volontarisme, l'affirmation d'un Dieu qui nous prend, nous relève, nous attire - nous sauve. La question se crispe quand on pose le problème logique : et les autres ? Ceux qui ne se lèvent pas ont-ils été maintenus par Dieu dans l'abaissement ? C'est quand il est forcé de traiter cette seconde question, à l'occasion de la polémique pélagienne, qu'Augustin est conduit à des thèses dures et sombres, par une sorte d'entraînement logique. Mais ce n'est pas une rupture dans son oeuvre, ni même un infléchissement. C'est l'exploration de corollaires, laissés jusque-là dans l'ombre - corollaires de la seule grande idée centrale : je ne peux moi-même opérer mon salut ; Dieu est celui qui me sauve.

La facilité comme marque de la grâce

Pour Fénelon, l'amour est, dans son essence même, sacrificiel ; il passe nécessairement par un renoncement à soi et à toute propriété. La logique ultime de l'amour implique de rompre avec le souci du bonheur. Pascal semble parfois suivre ce tour. Ainsi lorsqu'il traduit le passage d'un traité anti-pélagien : « Quand on fait le bien par la crainte de la peine, et non par l'amour de la justice, on ne le fait pas encore bien, et on ne fait pas dans le coeur le bien qui semble être fait dans les actions [...]. » En réalité, cette remarque qui nous incite à désirer le bien pour lui-même (et non pour l'avantage qu'on en retire), loin de nous amener à la condamnation fénelonienne des plaisirs, est produite à l'appui de ce principe fondamental, qui le précède : le bien commence à être désiré quand il commence à délecter. Il faut donc conclure, au rebours de Fénelon : l'amour véritable du bien (le pur amour), c'est l'amour qui délecte. En fait, la délectation vaut comme symptôme, et non pas comme objet. Elle est la marque du désir, et sa présence atteste que le bien est réellement objet du désir.

Dans la continuité des Confessions, les augustiniens sont attentifs aux sentiments intérieurs éprouvés par le converti. D'où l'énorme importance de la joie, transcription psychologique et spirituelle de la délectation. Fénelon, inversement, accuse ces thèses de néo-épicurisme, parce qu'il croit y voir un abaissement hédoniste de la religion, détournée vers la recherche de satisfactions égocentriques. Pour les uns comme pour les autres, le souci d'authenticité est le même, et identique la demande que la vérité soit aimée pour elle-même. Mais ce qui, selon Fénelon, empêche cet objectif, est ce qui, selon les autres, garantit sa réalisation.

De telles conceptions ont pour corollaire d'écarter la perspective du mérite. Idéalement, la coïncidence de la grâce et de la liberté abolit l'éventualité même d'un effort moral, qui serait digne de rétribution. Au contraire, plus un acte est vertueux, c'est-à-dire inspiré par l'amour de Dieu, moins il en coûte de l'accomplir. « Ce qui se fait par amour n'est pas difficile. » Cette formule centrale d'Augustin, recueillie encore par Pascal, exclut toute tonalité stoïcienne - et ce d'autant plus radicalement que le principe se prête aussitôt à un renversement : si ce qui se fait par amour n'est pas difficile, ce qui est difficile n'est pas fait par amour. Or il ne dépend pas de nous que quelque chose soit ou non difficile. La facilité, c'est la marque de la grâce. Comment d'ailleurs une pensée de la grâce, comme est celle de Port-Royal, pourrait-elle en profondeur être un rigorisme ? Quelles que soient les harmoniques qu'on retienne dans ce riche terme de grâce, qu'on insiste sur l'indulgence (la grâce accordée au coupable) ou sur la séduction (la grâce dont se pare l'objet devenu convoitable), la grâce introduit toujours un jeu dans le cours rigoureux de la loi.

Les jansénistes qui entouraient Pascal et dont l'auteur des Pensées a partagé de nombreuses convictions, ces disciples de saint Augustin, défenseurs opiniâtres de la grâce efficace, ont eu des descendances diverses. Le courage de leur lutte, la force de leurs convictions, le nombre de leurs ennemis sous lequel ils ont fini par succomber, ont fait d'eux les modèles d'une certaine forme de résistance spirituelle, d'affirmation de la conscience individuelle. C'est en cela qu'ils inspirent le Port-Royal de Montherlant. Leur inflexibilité nous impressionne et nous effraie en même temps. Leur théologie de la grâce nous paraît soucieuse de rabaisser l'homme, de l'humilier, de le désespérer. Elle a pu en effet se figer dans une religion inquiète et scrupuleuse. Mais à l'origine, et tant que le jansénisme était véritablement nourri par la pensée de saint Augustin, dont il se réclamait, il se présente tout autant comme une spiritualité de la joie, et même un éloge de la facilité. Le réflexe sommaire de lui accoler la notion de pessimisme doit être résolument combattu. Dans sa nuit de feu, dont nous gardons la trace par le « Mémorial », Pascal épanche sa joie, et la répète presque à chaque ligne ; il s'émerveille devant la « grandeur de l'homme » que signifie ce surgissement de la grâce divine. Dans cette expérience de joie spirituelle, Pascal est en parfaite affinité avec ceux que nous appelons les « jansénistes ».

Professeur à l'université de Lyon-II, Laurent Thirouin est entre autres l'auteur du Hasard et les Règles. Le Modèle du jeu dans la pensée de Pascal (Vrin, 1991) et d'une édition des Pensées sur la justice de Pascal (La Découverte, 2011).