Les enfants terribles

Les enfants terribles

Plongée dans un pensionnat pour jeunes infirmes déchaînés : un livre monstre - et miraculé.

La Maison dans laquelle : un titre sibyllin pour un livre qui ne l'est pas moins et qui faillit ne jamais paraître. Car cet ébouriffant roman-monde d'un millier de pages appartient à la famille des miraculés de l'édition, ces ouvrages qui, à l'image de La Conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole, mirent de longues années avant d'atteindre les tables des libraires. Pas de suicide, ici, d'un auteur souffrant d'être incompris comme dans le cas de l'Américain. Juste une jeune fille arménienne, russophone, qui décide à 18 ans de laisser libre cours à son imagination pour écrire son unique opus à ce jour et confie au bout d'une dizaine d'années son manuscrit à un ami. Il faudra encore quinze ans avant qu'un éditeur ne le publie. La suite : naissance d'un best-seller couronné par de multiples prix.

Direction la Maison, donc, une bâtisse grise flanquée d'une cour et située au fin fond d'une banlieue. Ce monstrueux bâtiment aux murs fissurés abrite un pensionnat pour de jeunes « éclopés », accueillis dès l'arrivée par une inscription des plus éloquentes : « Bienvenue à vous, les avortons, les prématurés et les attardés. Salut, les laissés-pour-compte, les cabossés et ceux qui n'ont pas réussi à s'envoler. Salut à vous, "enfants chiendent". » Des enfants capables du pire et du meilleur, à l'image de l'Aveugle, prompt à manier le couteau, expert dans les échappées au sein d'un monde parallèle, où il se transforme tour à tour en araignée ou en loup-garou. Citons encore Sauterelle, né sans bras, ou encore le trop beau Lord. Sans oublier les filles, la flamboyante Rousse, amoureuse sans espoir de l'Aveugle, ou Rate, un peu trop portée sur l'usage des lames de rasoir.

Sous le coup d'une malédiction qui veut qu'à 18 ans on quitte la Maison pour affronter « l'extérieur », ils ont choisi de vivre pleinement l'instant présent. Organisés en bandes, ils se regroupent dans des chambres-dortoirs où les luttes de pouvoir font rage comme dans la « vraie vie ». Divisés en « roulants » (les infirmes cloués à leurs chaises roulantes) et « marcheurs » (les autres), ils s'affublent de surnoms, les Logs - diminutif de Bandarlog -, les Rats, les Chiens... mais tous appartiennent à la Maison. Un lien indissoluble : adversaires ou alliés, ils se retrouvent toujours soudés face à l'extérieur et au monde adulte.

Impossible de décrire en quelques phrases cet univers déroutant, à la fois si éloigné et pourtant si semblable au monde où nous vivons. Mariam Petrosyan réussit à doter chacun de ses personnages d'une voix reconnaissable entre toutes. Construite à coups de flash-back, de monologues, de récits d'un narrateur omniscient, La Maison dans laquelle nous entraîne dans un lieu ou règne l'innocente barbarie d'enfants emportés par les tumultes du passage à l'adolescence. Avec pour résultat de nous plonger dans une sorte de désarroi affectif, suscitant une empathie mêlée d'horreur qui nous fait oublier jusqu'aux notions de bien et de mal. On pense inévitablement à Sa Majesté des mouches, le chef-d'oeuvre du prix Nobel de littérature William Golding. Ne reste plus au lecteur totalement « marabouté » qu'à se laisser absorber à son tour par La Maison. Au risque de s'y perdre.

La Maison dans laquelle, MARIAM PETROSYAN, traduit du russe par Raphaëlle Pache, éd. Monsieur Toussaint Louverture, 960 p., 24,50 euros.

Née en 1969 à Erevan (Arménie alors soviétique), Mariam Petrosyan poursuit des études de graphisme avant de travailler pendant vingt ans dans la création de films d'animation en Russie au sein des studios Armenfilm. Elle écrit en parallèle pendant une dizaine d'années son unique roman La Maison dans laquelle, qui tombera par hasard entre les mains d'un éditeur quinze ans plus tard. Devenu un best-seller international, le roman est enfin traduit en français cette année.