Les voix de l'affranchissement

Les voix de l'affranchissement

À la croisée de plusieurs lignées d'écrivaines féministes, Beauvoir a contribué à cartographier leur diversité.

Une chambre à soi (1929) et Trois guinées (1938) de Virginia Woolf ont été les essais désignés comme indispensables pour les archives du féminisme. Dans des entretiens des années 1960, Simone de Beauvoir déclare avoir apprécié Une chambre à soi. Elle ne semble pourtant pas s'en être inspirée explicitement dans Le Deuxième Sexe (1). Elle aime l'écriture de Woolf, cite quelques-uns de ses livres (Mrs Dalloway, Les Vagues), mais il n'y a aucune référence aux ouvrages qui pourtant anticipent des idées qu'elle développe (2). Le style, les ambitions et les conclusions de Woolf et de Beauvoir diffèrent considérablement. Le but est pourtant semblable : dénoncer l'infériorisation sociale, économique et culturelle des femmes à travers l'histoire, faire apparaître les nombreux obstacles à la création féminine, identifier les formes multiples du patriarcat, indiquer des issues en encourageant l'émancipation et la liberté des femmes.

D'Emily Brontë à Colette

Dans A Room of One's Own, le ton de Virginia Woolf est léger, ironique, brillant Alors que, dans le premier volume du Deuxième Sexe, Beauvoir se livre à un vaste excursus historique pour démontrer les racines de la soumission et la déchéance de la condition féminine, Woolf avance à grands pas - avec pirouettes. Quelques heures de consultation dans le temple du savoir universel, le British Museum, suffisent à la persuader que la bibliographie sur « la femme » est très étendue : les hommes ont écrit sur les femmes, ont construit à travers les siècles l'idéal de la femme, mais... où sont les livres des femmes, où sont les poètes, les écrivaines, les peintres ? Il faudra les sortir de l'ombre et de la marginalité dans lesquelles leurs oeuvres sont restées confinées. C'est à quoi Woolf s'emploie, en gardant toujours une allure rapide, par esquisses, afin de parvenir au seuil de son propre temps et de questionner ce qu'il faut attendre d'une création qui s'accomplit par la coopération dans l'esprit entre masculin et féminin. Elle conclut en soulignant qu'aucun changement ne se produira, ni aucune soeur posthume de la mythique Judith Shakespeare ne publiera ses poèmes, sans la participation active des femmes à ce travail de lecture et d'écriture en toute indépendance économique et intellectuelle.

Dans Trois guinées, écrit à la veille de la Seconde Guerre mondiale, en pleine expansion des totalitarismes, Virginia Woolf met davantage en lumière l'immense infériorité de la condition des femmes dans un monde où l'éducation, la politique, la culture privilégient les hommes, où même les filles issues d'une classe sociale élevée ne peuvent bénéficier du même niveau d'études et du même statut social que leurs frères. La démonstration est plus consistante, l'argumentation serrée. L'essai comporte ainsi plusieurs pages de notes qui témoignent que l'auteur a diligemment compulsé journaux, discours parlementaires et témoignages.

On retrouve ce travail minutieux d'historienne dans Le Deuxième Sexe, entreprise quasi encyclopédique (3), et on y entrevoit le fonds documentaire que Beauvoir a exploité. Beaucoup d'écrivaines anglaises et américaines des XIXe et XXe siècles : Harriet Beecher Stowe, George Eliot, Rosamond Lehmann, Katherine Mansfield, Emily Dickinson, Emily Brontë, Carson McCullers, Dorothy Parker. Parmi les Françaises, Colette tient une place considérable, mais aussi Renée Vivien, Marie Bashkirtseff et Violette Leduc. Les citations illustrent tel ou tel trait du genre féminin, et tout particulièrement les rapports au corps, à la sexualité, et plus généralement à tout ce que signifie « devenir femme ». C'est dans cette perspective que les romans de Colette sont souvent cités : Le Blé en herbe, Chéri, Sido, La Vagabonde, le cycle des Claudine... Mais ce n'est pas leur qualité littéraire qui intéresse Beauvoir. Questionnée sur les auteurs féminines l'ayant influencée, elle aurait ainsi dit de Colette : « [Elle] est très engluée, malgré tout, dans ses petites histoires d'amour, de ménage, de lessives, d'animaux. Woolf, ça a plus d'envergure. » Colette serait-elle assignée à une certaine « littérature féminine » qui ne pourrait prétendre à la transcendance (universelle, masculine) ? C'est là que l'objectif de Woolf diffère de celui de Beauvoir. Pour Woolf, il s'agit bien de trouver dans l'histoire littéraire les femmes qui ont acquis une véritable renommée et de conclure à la rareté de leurs apparitions. D'où cet appel d'Une chambre à soi à faire en sorte que la femme puisse avoir de quoi vivre et écrire : une chambre et une certaine aisance économique. Alors que, pour Beauvoir, c'est la libération de la femme qui est prioritaire, non qu'il y ait une « écriture féminine ».

La promotion de Violette Leduc et de Marie Vieux-Chauvet

Le Deuxième Sexe ne suffit toutefois pas à déterminer les liens entre l'oeuvre de Beauvoir et celle d'autres écrivaines. Deux d'entre elles occupent une place particulière : Violette Leduc et Marie Vieux-Chauvet. L'une et l'autre se sont rapprochées de Beauvoir pour lui soumettre des manuscrits qui seront publiés grâce à son soutien aux éditions Gallimard. Depuis Asphyxiée (1946) jusqu'à La Bâtarde (1964) (dont Beauvoir a écrit la préface) et au-delà, celle-ci n'a cessé de proclamer la valeur littéraire de l'écriture de Violette Leduc, même lorsque la censure a frappé Thérèse et Isabelle (1966) - dont Gallimard tronqua les premières 150 pages. De même, le livre majeur de Marie Vieux-Chauvet, Amour, colère, folie (1968), écrit sous le régime dictatorial et féroce de Duvalier en 1960, sera accepté et publié sur sa recommandation (4). Enfin, il ne faut pas oublier la belle préface à l'édition américaine du roman d'Elsa Morante, La Storia, paru en Italie en 1974 (5). Beauvoir s'y montre très attentive à l'un des aspects les plus importants du roman : le récit de l'humanité écrasée et écartée de l'histoire.

Cela contredit-il ce que Beauvoir affirmait encore dans une conférence au Japon en 1966 sur « La femme et la création (6) » : que la femme « ne met pas en question le monde, puisque ne se sent pas entièrement responsable de ce monde » ? Car il en va tout autrement de ces oeuvres qu'elle a contribué à faire connaître. Ou peut-être faut-il partager l'hypothèse de Nancy Huston (7) : Simone de Beauvoir aurait été une femme, sinon « rompue », du moins divisée, en contradiction avec elle-même, entre ses situations de femme, philosophe, féministe, et auteur.

Notamment auteur de Passions lectrices (Indigo, 2010), Nadia Setti enseigne la littérature comparée et les études de genre à l'université Paris-VIII.

(1) Voir notamment l'entretien avec Madeleine Gobeil, publié dans la revue Cité libre, printemps 1965, et reproduit dans les Cahiers de l'Herne, « Simone de Beauvoir », 2012.

(2) Dans son introduction à Virginia Woolf. Identité, politique, écriture (Indigo, 2008), Françoise Duroux interroge à juste titre le silence féministe autour de Virginia Woolf.

(3) Contextualiser Le Deuxième Sexe. Index raisonné des noms propres, Doris Ruhe, éd. Peter Lang, 2006.

(4) Mais immédiatement retiré à la demande de l'auteur, dont les proches avaient été menacés de mort et certains assassinés.

(5) Les Écrits de Simone de Beauvoir , Claude Francis, Fernande Gontier (dir.), éd. Gallimard, 1979.

(6) Ibid.

(7) Dans Cahiers de l'Herne, « Simone de Beauvoir », op. cit.