Pascal, la joie secrète

Pascal, la joie secrète

Pascal ? À qui, à quoi renvoie ce patronyme où résonne un prénom évocateur du plus fort mystère du christianisme ? Dans son apparente familiarité, il désigne une oeuvre extraordinairement diverse : science, théologie, morale, rhétorique, mais aussi essai, lettre familière, consolation, fragment, apologie, poésie, que semble incarner cependant un unique volume, huit cents « pensées », lesquelles subsumeraient ce foisonnement. Effrayant génie ou désespéré sublime, dangereux apôtre d'une foi mortifère, Pascal est écrasé par les Pensées. Les fantasmes qu'elles ont pu inspirer lui façonnent un fantôme de Commandeur. Ne le lisant plus assez, on oublie qu'il écrivait : « Joie, joie, joie, pleurs de joie. »

Sa soeur Gilberte a involontairement ajouté à la confusion, livrant abondance de ces faits dont la postérité se délecte : l'enfant de 2 ans qui ne peut « souffrir son père et sa mère ensemble, quoiqu'il les vît fort bien séparément », le petit savant élaborant à 12 ans un traité du son pour avoir entendu frapper un plat de faïence avec un couteau, les maladies incapacitantes très tôt et l'impossibilité « d'avaler les choses liquides à moins qu'elles ne fussent chaudes » et seulement « goutte à goutte », la rencontre avec Descartes en 1647, le rejet de toute sauce, par refus de flatter en soi les sens, les aumônes, les mortifications et la ceinture de fer à pointes sur la chair nue, le désir ardent de la pauvreté, la « délectation » pour le psaume CXVIII (« Heureux ceux qui se conservent sans tache dans la voie »), l'adulte défendant « qu'on l'aimât avec attachement » (« Ne suis-je pas prêt à mourir ? et ainsi l'objet de leur attachement mourra »), et la prière ultime : « Que Dieu ne m'abandonne jamais ! » Stations de l'itinéraire d'une Vie légendaire, ces bribes d'existence deviennent, hors contexte et sans la réflexion historique et spirituelle qu'elles exigent, des étrangetés rédhibitoires. La crainte de l'abandon, quand naît la soeur cadette et que la mère disparaît, la soif d'un amour absolu - « [n']être qu'à Dieu seul » -, en 2015, ont l'étroite consonance d'une névrose affective.

Où est donc Pascal, dont nous ignorons le son de la voix, la taille, dont le visage nous échappe, entre une sanguine de jeunesse figurant joues poupines, lèvres épaisses, grands yeux au regard plutôt apathique, et le masque mortuaire où priment le front haut, les orbites creusées, le nez fin, les lèvres si minces, en un mélange frappant de gravité et de profonde humanité ? Que pouvons-nous reconstruire entre l'intelligence impérieuse, le talent d'observation, l'orgueil du savant avec sa fragilité envers les séductions du monde, les souffrances physiques et la soif de pureté, la vive spiritualité, la charité rayonnante, les tendresses pour les siens - que Gilberte ne voit pas, mais que Jacqueline, l'autre soeur, connaît bien - renfoncées par une humilité logique - « je ne suis la fin de personne » -, et la pratique du dénuement comme cheminement vers l'essentiel d'un homme mort à 39 ans ?

Pascal abonde. Décrit un monde du clair-obscur, rongé à la racine par les conséquences du péché, peuplé d'êtres rampants. Il poursuit la lumière, châtie la réparation et l'ascension qu'on tarde à désirer. Le vautrement lui est intolérable. Son impatience est une espérance : « Où trouverons-nous un port dans la morale ? » Il avait éprouvé le port, révélé durant la nuit que retranscrit son « Mémorial », et c'est à quoi il cherche à entraîner : « Certitude, certitude, sentiment, joie, paix. » À faire l'économie de l'amour, oui, sans doute, Pascal est un monstre incompréhensible. Mais ce catholique de la Réforme tridentine s'adresse au « Dieu de Jésus-Christ » qui pardonne quand on l'a « fui, renoncé, sacrifié ». « Renonciation totale et douce » sont les derniers mots du « Mémorial ». Pascal requiert le renversement : fragments contre totalité, chaos contre douceur et joie du port abordé dans la nuit.

Maître de conférences à Paris-IV, spécialiste de la littérature du XVIIe siècle, Laurence Plazenet a entre autres publié Port-Royal, anthologie (Flammarion, 2012) et trois romans, dont La Blessure et la Soif (2009, Folio).

Sommaire

68. GENÈSE

Pascal n'a publié de son vivant aucun ouvrage - ce qui ne signifie pas qu'il ne le souhaitait pas. Les Pensées (titre qu'il n'a pas choisi) ont été composées après sa mort, à partir de ses manuscrits, avec des partis pris très différents selon les éditions.

74. RÉVÉLATIONS

Quelques plans de coupe dans l'écheveau vertigineux des Pensées : les socles de la Bible et des Confessions de saint Augustin, les conceptions pascaliennes de l'histoire et du corps, les enjeux du plaisir, la pratique de la science...

88. RÉSURRECTIONS

Pascal a été invoqué à toutes les époques : celle de Voltaire, celle de Chateaubriand et de Baudelaire, celle aussi du cinéma (Éric Rohmer). Des écrivains contemporains (Claude Louis-Combet, Richard Millet, Eugène Green) lui rendent ici grâce.