Maréchal d'empires

Maréchal d'empires

Arrivé du Japon au Royaume-Uni à l'âge de 6 ans, l'auteur des Vestiges du jour est devenu l'un des écrivains britanniques les plus emblématiques. D'un flegme inoxydable, il n'avait pas publié de nouveau livre depuis dix ans.

Il y a d'abord cette frappante dualité. Ce visage indubitablement japonais et cette expression absolument britannique. Qui est Kazuo Ishiguro ? La première fois que nous l'avions rencontré, en 1997, lors de la publication en France de son roman L'Inconsolé, il nous avait reçus dans sa maison londonienne, typiquement anglaise, « plutôt typiquement anglaise comme l'imaginent les Français », corrige-t-il aujourd'hui. Nous l'avions quitté un peu désorienté : un écrivain anglo-japonais, capable d'écrire avec la plus totale maîtrise des livres « japonisants », sinon japonais (Lumière pâle sur les collines et Un artiste du monde flottant), puis de s'inscrire dans la plus pure tradition romanesque britannique (Les Vestiges du jour) avant de s'attaquer avec la même réussite à un ouvrage clairement Mitteleuropa (L'Inconsolé), devait forcément avoir un problème d'identité...

Dix ans après son dernier ouvrage, Auprès de moi toujours, il nous surprend encore avec Le Géant enfoui, une sorte de récit « post-Arthurien » des plus haletants, empreint de ce réalisme magique qui fit les beaux jours de la littérature latino-américaine et marqua, pour le meilleur, toute une génération d'auteurs britanniques venus d'ailleurs. L'occasion lors d'une nouvelle rencontre dans le bar d'un grand hôtel parisien d'en avoir le coeur net. « Non, je n'ai pas de problème d'identité personnelle. Je me sens britannique, et d'une certaine manière très anglais, même si ma part japonaise est importante pour moi. J'ai grandi en Angleterre, j'ai vu la société changer, et j'ai en tant qu'écrivain eu ma part de responsabilité dans ce changement. Alors oui, je me sens de plus en plus anglais. »

Rapide saut dans le temps à l'image de ces analepses qu'il affectionnait dans ses premiers livres. Nous sommes en 1960, Kazuo Ishiguro a 6 ans, et son père est invité par le gouvernement de sa Gracieuse Majesté à venir poursuivre à Guildford (Surrey) ses recherches en océanographie. Le séjour devait durer trois ans, il sera définitif. Quinze ans après la fin de la guerre sanglante opposant le Japon aux alliés, on peut supposer qu'il ne fut pas forcément facile, pour le jeune Ishiguro, de se faire accepter de ses camarades d'école... « Pas du tout. J'étais le seul "non-Blanc" de ma classe, mais je n'ai jamais eu à souffrir de la moindre marque de racisme. » Et de raconter en souriant que lorsqu'ils jouaient à la guerre avec ses petits camarades il insistait « pour être dans le camp de ceux qui se battaient contre les Allemands, pas contre les Japonais. Et si, par hasard, c'étaient les Japonais les ennemis, je pouvais toujours prétendre être coréen. »

Succès immédiat

Une enfance anglaise des plus banales, en somme, rythmée par les offices à l'église, l'école et la gentillesse des voisins. Une seule fausse note, lors de l'une de ces « soirées feu de joie » traditionnellement organisées outre-Manche le 5 novembre pour fêter l'échec de la Conspiration des poudres en 1605. Le bûcher sur lequel on brûle symboliquement le mannequin du malfaisant Guy Fawkes était organisé dans le jardin des parents d'un camarade de classe. « À la vue de ma mère, restée dans la pénombre, le visage déformé par la lueur des flammes, le père du gosse devint très pâle et disparut subitement. » L'homme avait passé quelques années en captivité dans les camps japonais réputés pour leur dureté. Jusque-là très prévenant avec ses voisins nippons, l'ex-prisonnier n'avait pas supporté de voir ainsi ses souvenirs ravivés. Mais, une fois revenu de ce voyage dans le temps, il continua de manifester à ses voisins la plus franche sympathie.

Passent les années, et le jeune garçon, en parfait Britannique des années 1970, se rêve rock star, ou plutôt guitar hero, puis s'offre une année sabbatique agrémentée d'un voyage en stop à travers les États-Unis, avant d'entrer à l'université étudier la littérature anglaise et la philosophie. Et l'écriture ? Elle lui viendra soudain à 28 ans, lorsqu'il éprouvera le besoin de se pencher, avant d'avoir tout oublié, sur ses - brèves - années d'enfance au Japon. Ayant entre-temps suivi les cours d'écriture de l'université d'East Anglia, sous la direction de Ray Bradbury, il s'attaque à son premier roman, Lumière pâle sur les collines. « J'étais à l'époque travailleur social et n'avais pas le moindre espoir de vivre de ma plume, confie-t-il. De toute manière, la littérature ne jouissait pas dans ces années-là de l'aura qu'elle aurait plus tard ; la musique et la télévision étaient beaucoup plus à la mode, et un succès littéraire se limitait à une bonne critique dans un grand journal et c'est tout. » Le succès, pourtant, est immédiat : en quelques livres, distingués par plusieurs prix importants, dont le Booker Prize pour Les Vestiges du jour, il s'impose comme l'une des voix majeures de la nouvelle génération littéraire aux côtés de Salman Rushdie, Martin Amis et Ian McEwan.

La cause est donc entendue, « Ish », comme l'appellent ses amis, est bien un authentique écrivain anglais, un vrai, même si son écriture, par sa fluidité et sa limpidité, bénéficie sans doute de son héritage nippon. Reste une question : quelle cohérence dans cette oeuvre tissée d'univers si divers, marquée par tant de sauts dans le temps et l'espace ? À l'en croire, une quête inlassable pour essayer « de comprendre ce qui est vraiment important pour un être humain ». « En tant qu'écrivain, je ne cherche pas à dresser un constat de ce qui se passe dans un endroit donné à un moment donné. Je suis préoccupé par des questions plus philosophiques, éternelles, universelles, même si je ne connais pas les réponses à y apporter. »

D'où son choix de recourir au mode métaphorique, d'écrire d'une façon telle que même des romans comme Les Vestiges du jour, pourtant situés en une époque et un lieu déterminés, n'apparaissent pas trop réalistes, manière d'amener le lecteur à « y chercher des vérités éternelles, pas des informations sur la société de l'époque ». Et d'expliquer qu'il essaie, avec Le Géant enfoui, de se poser la question de la mémoire des peuples, au risque de contester le dogme de ce « devoir de mémoire » auquel la modernité tient tant. « Faut-il absolument maintenir le souvenir du passé ? Ne vaut-il pas mieux quelquefois oublier les guerres, les événements tragiques d'hier, afin d'éviter de nouveaux bains de sang ? Je ne sais vraiment pas quoi en penser... Peut-être l'oubli est-il préférable. »

Un questionnement qui, selon lui, vaut aussi pour le domaine de l'intime. Quelle serait la durée de vie d'un couple si chacun gardait en mémoire les différends passés, accumulant rancunes et frustrations ? Ne vaut-il pas mieux, finalement, à l'image du couple de son dernier roman, apprendre à oublier, au nom de l'amour que l'on porte à l'autre ? Et ainsi redevenir page blanche, pour que se poursuive le roman...

Kazuo Ishiguro est né le 8 novembre 1954 à Nagasaki (Japon). En 1960, ses parents s'installent en Angleterre. Il publie en 1982 son premier roman, Lumière pâle sur les collines, qui reçoit de très bonnes critiques.

En 1989, Les Vestiges du jour lui valent le Booker Prize et deviendront un film à succès réalisé par James Ivory. En 2008, The Times le classe parmi les cinquante plus grands écrivains britanniques.

à lire

Le Géant enfoui, KAZUO ISHIGURO, traduit par Anne Rabinovitch, éd. des Deux Terres, 412 p., 23 euros.