Le prix « Le Monde » décerné à Alice Zeniter

Le prix « Le Monde » décerné à Alice Zeniter

Le journal Le Monde a remis son prix littéraire à la romancière Alice Zeniter pour son dernier titre L’Art de perdre (Flammarion).

Son parcours d’écrivain confine à la fulgurance. La romancière, dramaturge et metteur en scène de 31 ans, ancienne normalienne ayant enseigné les lettres françaises à la Sorbonne et en Hongrie, a publié son premier titre, Deux moins un égal zéro, aux éditions du Petit Véhicule alors qu’elle n’avait que 16 ans. Elle a alors été couronnée du prix littéraire de la ville de Caen. Après son deuxième roman, Jusque dans nos bras (Albin Michel), elle poursuit son élan avec Sombre dimanche (Albin Michel) et Juste avant l’oubli (Flammarion).

Aujourd’hui, à 31 ans, Alice Zeniter signe son cinquième roman, L’Art de perdre, qui vient d’être récompensé par le prix littéraire du Monde. À la fois en lice pour les prix Goncourt et Renaudot, mais aussi pour le prix du Patrimoine, le prix Landerneau des lecteurs et en première sélection du prix Fnac, cet ouvrage fait sans nul doute partie des grands remarqués de cette rentrée littéraire.

Alice Zeniter y poursuit son exploration sur les jeunes qui évoluent entre plusieurs cultures, issues d’une autre génération qui a dû trouver refuge ailleurs du fait des guerres ou des génocides, et dont l’histoire est parfois restée trouble, contaminant ainsi les situations familiales jusqu’à aujourd’hui.

L'auteur revient sur les origines algériennes de sa famille, avec l’histoire d’un grand-père ancien harki. Mais elle ne se situe pas pour autant dans l’autofiction. Son personnage, Naïma, s’interroge sur ses ancêtres et son histoire familiale, qui lui échappe pour plusieurs raisons : l’absence du grand-père, l’incompréhension linguistique avec sa grand-mère, le silence d’une famille prisonnière de son passé. Ses parents ont en effet enterré l’histoire de leur arrivée en France depuis bien longtemps. Elle se charge d’en faire ressortir les événements et les non-dits.

Ces questions de générations, de mélanges culturels et de transmission apparaissaient déjà dans son deuxième roman, Jusque dans nos bras (Albin Michel), publié en 2010. Nous l’avions rencontrée à l’occasion de la remise du prix de la Porte Dorée par la Cité nationale de l’histoire de l’immigration.

R.G.

L’entretien qu’avait donné Alice Zeniter au Magazine littéraire lorsqu’elle a remporté le prix de la Porte-Dorée en 2010.

Qu'est-ce que ce prix représente pour vous ?

Alice Zeniter. Le prix, quel qu'il soit, me touche, et valide mon travail. Je ne pensais pas qu'il serait attribué, dès la première année, à un livre abordant ce sujet. Je suis heureuse de constater que le traitement que j'en fais, assez léger, n'ôte rien à la légitimité de mon roman. J'étais en Hongrie lors de l'écriture, coupée de la France. Alors que j'écoutais les informations concernant les expulsions, le thème s'est imposé à moi. Ma frustration et mon envie d'agir sont alors devenues un livre.

Diriez-vous que votre livre est engagé ?

Je me sens engagée, mais je ne crois pas que le livre le soit, puisqu'il est bien moins un manifeste qu'un portrait. Portrait de l'engagement peut-être... Et de la manière dont l'engagement d'une certaine génération s'est manifesté avec le 21 avril 2002 et la guerre en Irak. Mis à part le premier chapitre qui brasse toutes les références que l'on connaît sur la génération globale et qui décrit le « jeune con de gauche », je ne voulais pas adopter une démarche nombriliste, travers de l'autofiction. J'utilise mon vrai nom, mais je tenais à sortir de la litanie du je.

Votre roman s'attache à restituer la langue contemporaine. Comment travaillez-vous cette matière ?

J'ai beaucoup écrit en écoutant du rap. Je voulais que le texte rende l'énergie de la jeunesse dans son rythme. Par ailleurs, je ne m'étais pas rendu compte avant d'avoir fini le roman que l'entrée en terre du racisme passait par le langage, même si cela peut paraître cliché pour un écrivain de tout faire reposer sur un mot, en l'occurrence « bougnoule », comme objet sonore dont on ne connaît pas le sens. Je voulais aussi sauter par-dessus le fossé creusé entre littérature et langage courant. Je n'aurais jamais écrit un livre, il y a deux ans, avec les mots « iPod » ou « Facebook ». Mais celui-ci était le lieu même où les utiliser.